Adjectif : analyses et recherches sur les TICE

Revue d'interface entre recherches et pratiques en éducation et formation 

Barre oblique

De ETIC à ETIC6 : permanence, changement, perspectives

mardi 28 octobre 2025 Jean-Luc Rinaudo

Jean-Luc Rinaudo

PU-émérite, CIRNEF, université de Rouen Normandie

RESUME : Du 15 au 17 octobre 2025, s’est tenu le 6e colloque ETIC à l’INSPE du Mans. Pour ma part, j’ai participé à l’ensemble des colloques ETIC depuis celui de Limoges en décembre 2013, puis à Gennevilliers, aux Saints Pères, à Caen à deux reprises et au Mans ces jours-ci. Je ne suis certainement pas le seul, d’autres chercheurs partagent cette expérience, mais lors du colloque le plus récent, j’ai eu le privilège d’être désigné grand témoin par les organisateurs (avec Isabelle Feroc-Dumez), ce qui m’a permis de réfléchir à ce qui, depuis le premier colloque, il y a 12 ans, reste peu modifié et, au contraire, ce qui relève de la nouveauté. Je les partage aujourd’hui, assument pleinement une entière subjectivité.

Reprenant les idées de Patrick Boucheron (2016), dans sa leçon inaugurale au Collège de France, GL Baron indiquait lors d’une table ronde [1], au premier jour d’ETIC6, que l’histoire est importante pour nous aider à comprendre ce qui se passe en particulier dans les moments de rupture. Sans prétendre à l’exhaustivité, j’ai retenu deux thèmes qui me semblent s’inscrire dans une permanence.

Un colloque de niche

« Les discours publics d’accompagnement des TICE nous laissent entendre que nous y sommes enfin : les technologies numériques vont massivement entrer dans les salles de classe et les usages sont au rendez-vous. Actuellement, ces technologies sont plus fiables et plus simples à manipuler, les interfaces plus intuitives et plus performantes, les éditeurs s’impliquent, les élèves sont à l’aise… ».

Cette citation est extraite de l’appel à communication du premier colloque ETIC de 2013 et il me semble que cet argument aurait pu être repris à chacune des éditions, à quelques mots près.

Ces colloques sont souvent qualifiés par leurs organisateurs de colloques de niche. En effet, peu nombreux sont les chercheurs à s’intéresser spécifiquement aux pratiques et usages du numérique à l’école primaire. Les dictionnaires nous apprennent qu’une niche est un endroit obscur, peu connu, mais, fort heureusement, attrayant pour un petit groupe de personnes. Ainsi les colloques ETIC rassemblent des chercheurs qui s’intéressent aux TIC en éducation, dans le 1er degré. Cette spécialisation du terrain de l’école primaire entraine des spécificités qu’on ne retrouve à aucun autre degré de l’enseignement : l’âge des apprenants, la proximité des parents et la pluridisciplinarité des enseignants.

A noter que depuis le début, la niche des colloques ETIC est de dimension internationale, en particulier avec des collègues venant d’Afrique subsaharienne, pour ceux qui viennent de plus loin, et cette édition 2025 n’a pas manqué à la tradition.

Des imaginaires

Les imaginaires sur le numérique semblent assez stables, avec notamment des représentations et des discours d’une part, sur le fait que l’équipement numérique permettrait de gommer les inégalités sociales et d’apprentissage, comme nous l’a indiqué S. Morlaix, lors de sa conférence. « Nous y sommes enfin » avançait l’argumentaire cité plus haut. Rappelons au passage que la réduction de la fracture numérique de premier niveau, l’accès aux outils et aux réseaux, ne garantit en rien celle de second niveau c’est-à-dire les pratiques et les usages. D’autre part, les imaginaires se construisent aussi sur des représentations et des discours sur les dangers des écrans, relayés par les médias et les politiques. FX Bernard, A. Séjourné et A. Laisné ont listé les rapports sur ce thème dans leur communication. R. Bortolotti a projeté les propos de Rita, animatrice auprès du Café des parents, sur la surexposition des bébés aux écrans. Je ne peux pas citer tous les intervenants qui ont abordé peu ou prou ce thème. P. Plantard a présenté La télévision, œil de demain, film de 1947 dont le scénario adapte un essai de René Barjavel. Pour ma part, je conseille le film La grande lessive, de J.P. Mocky, tourné en avril 1968, avec Bourvil, Francis Blanche et Jean Poiret. Dans ce film, un enseignant constate la fatigue et l’apathie de ses élèves en classe et décide de s’en prendre au responsable : la télévision. Il va alors saboter les antennes et alors, ô miracle, les élèves deviennent actifs en classe. Avec les technologies de l’information et de la communication, le meilleur est à espérer tout comme le pire est à craindre. Le concept de pharmakon que propose X. Vlachopoulou (2018) qui, en grec désigne tout à la fois le remède et le poison, semble tout à fait indiquer pour rendre compter de cette dualité des imaginaires autour du numérique.

Au-delà des colloques ETIC, les imaginaires du numérique semblent assez stables. Régulièrement, et ce depuis fort longtemps, des discours de praticiens militants, de décideurs politiques et même de chercheurs annoncent l’arrivée prochaine dans les écoles de l’audiovisuel, de l’informatique, des technologies de l’information et de la communication, de l’intelligence artificielle ou encore la promesse d’apprentissages bouleversés et d’enseignement nouveau, voire de disparition de l’école. Nous y sommes enfin ! Je ne résiste pas au plaisir de citer de nouveau les propos de Thomas Edison, en 1913 : « Les livres seront bientôt obsolètes dans les établissements scolaires. Les élèves apprendront par l’œil. Il est possible d’enseigner toutes les branches du savoir humain en se servant du film. Notre système scolaire sera complètement transformé dans dix ans » ou encore ceux de Seymour Papert : « À l’avenir, il n’y aura plus d’écoles » (Papert, 1984, p. 38). J’ai montré par ailleurs comment ces discours participaient d’un imaginaire durable, articulé sur des mythes, au niveau sociétal, et sur des fantasmes, au niveau individuel (Rinaudo, 2015).

Enfin, lors d’une communication à cette 6e édition du colloque Etic, il a été rappelé que les jeunes enseignants ont généralement des représentations négatives du TBI en particulier, du numérique en général. Ces néo-enseignants, déclarent que l’appropriation de l’outil est chronophage et regrettent l’absence d’un soutien institutionnel, de formation technique et surtout pédagogique. On retrouve ici des préoccupations des enseignants débutants, adolescents professionnels (Bossard, 2015), que par exemple JY. Rochex et A. Davisse avaient montré dans leurs 2 ouvrages : Pourvu qu’ils apprennent et Pourvu qu’ils m’écoutent (1998).

Du nouveau

S’il n’y avait que de la permanence, il ne serait pas très intéressant d’organiser de nouveaux colloques. J’aborderai maintenant ce qui relève de nouveautés de ce colloque (j’en repère 3) et j’esquisserai quelques perspectives.

Intelligence artificielle

Ce qui apparait le plus clairement est l’émergence de questionnement set de recherches sur de nouvelles thématiques. Au colloque ETIC4, à l’issue des périodes de pandémie, c’était bien sûr les pratiques numériques lors des confinements qui apparaissaient. Lors d’Etic6, c’est une focale importante sur l’Intelligence artificielle qui est pointée. Je note au passage avoir entendu dans les échanges autour de la communication d’Annie Lasne, sur les usages des smartphones des enfants de maternelle, pour évoquer l’idée que les enfants l’expression « jeu de l’imitation ». Cela évoque le test de Turing, sur l’intelligence des machines. Certains débats autour de l’évaluation et du fait que les apprenants utilisant l’IA ont triché me semblent peu intéressants et doivent sans doute être dépassés. N’a-t-on pas connu les mêmes échanges autrefois autour des annales, puis des calculatrices, ou plus récemment sur l’utilisation de Wikipédia ?

Il m’est apparu que chercheurs comme praticiens s’accordaient, lors de ce colloque, sur l’idée d’une littératie autour de l’intelligence artificielle, en permettant aux apprenants, comme sans doute aux enseignants, de comprendre comment fonctionnent ces outils, comment se construisent des images et des sons pour produire au mieux des animations amusantes, au pire des fake-news ou permettre le cyberharcèlement, non pas pour qu’ils reproduisent à leur tour de telles actions, mais pour qu’ils apprennent à déchiffrer ce qui leur est proposé.

Notons également des réflexions sur le développement durable, suscitées notamment par les besoins en ressources rares des appareils numériques et les besoins énergétiques des data centers nécessaires au fonctionnement des outils de l’intelligence artificielle. Il faut sans doute lier l’émergence de ces réflexions avec des préoccupations sociétales qui dépassent le numérique. Pour autant, c’est sans doute l’une des première fois où dans un colloque sur les technologies en éducation, numérique et écologie sont articulés.

Un colloque de non spécialistes ?

Le deuxième point qui m’apparait comme relativement nouveau au regard des précédents colloques Etic est le fait que plusieurs communicants, et même conférenciers, ont indiqué ne pas être spécialistes du numérique. On peut sans doute y voir un effet de la diffusion de ces technologies à toutes les sphères de la société et dans tous les domaines de recherche en éducation et en formation. Que l’on travaille sur l’éducation familiale, en didactique de l’informatique mais aussi en didactique des disciplines, sur la formation des professionnels des métiers du lien, sur les inégalités sociales, sur la jeunesse, sur les éducation à, sur le genre (pour reprendre ici quelques-uns des champs de recherche des participants au colloque), le numérique infiltre nos objets de recherche car il a envahi peu à peu toutes les sphères de nos activités professionnelles, d’apprentissage, de loisirs…

Peut-on en conclure que les chercheurs spécialistes du numérique sont en voie de disparition ?

Diffuser

Une autre différence notable est à pointer. A Limoges, en 2013, aux côtés des chercheurs de nombreux IEN et conseillers pédagogiques participaient au colloque. Cette année pour ETIC6, nous avons été suivi par des enseignants spécialisés et surtout par des étudiants en formation dans les masters MEEF, qui ont été particulièrement actifs lors les ateliers.

Au-delà du rajeunissement, ce qui me parait de plus en plus important, c’est la question de la perméabilité entre les chercheurs et les praticiens, mais aussi de la perméabilité entre ce qui se joue en classe et hors de l’école. Cela pose un certain nombre de questions.

Tout d’abord, comment accompagner les différents acteurs de la communauté éducative vers des pratiques éducatives numériques pertinentes ?

Ce qui entraine bien sûr la question de la traduction de nos résultats de recherche pour les rendre accessibles aux enseignants, aux parents, aux élus, aux travailleurs sociaux. Comment s’opère le passage des résultats de recherche publiés dans des revues scientifiques lues par nos pairs à des contenus accessibles aux acteurs de terrain ? On peut penser bien sûr aux recherches collaboratives, mais il nous faut également réfléchir à la valorisation de travaux menés en dehors de ce paradigme de recherche, surtout lorsqu’aucune demande n’émerge des terrains de pratiques. Faisons le rêve que les prochains colloques, notamment ETIC7, à Rouen, en 2027, réunissent bien sûr des chercheurs mais aussi des enseignants et des parents, l’écosystème du numérique à l’école comme l’indiquait JF Cerisier, non seulement pour écouter les communicants mais aussi, pour présenter leurs propres pratiques ou faire part de leurs propres interrogations.

C’est bien de l’utilité sociale de nos travaux de recherche dont il est ici question. Pour autant, si le discours des chercheurs en direction des acteurs de la communauté éducative s’apparente à un discours du maitre, celui qui sait, dans une forme de rapport hiérarchique au savoir, alors il y a fort à parier que ces discours resteront lettre morte. De même, à l’écoute de plusieurs interventions lors du colloque ETIC6, m’est venue une interrogation : est-ce le rôle des enseignants ou de l’école en général, d’éduquer ou de former les parents ? On peut constater d’ailleurs que ces actions sont le plus souvent réalisés dans des zones REP+, c’est-à-dire auprès de milieux socialement défavorisés ? Au risque de paraitre un peu provocateur, j’avance l’hypothèse que ces actions des enseignants contribuent probablement de façon inconsciente à une réassurance narcissique, particulièrement dans une période où ils sont plutôt déconsidérés dans la sphère sociale.

Enfin, dernière remarque, qui peut-être, rejoint celle de l’accompagnement et de la traduction : comment capitalise-t-on sur les travaux des colloques ETIC ? Bien sûr il existe deux ouvrages issus des premiers colloques (Villemonteix et al., 2016 ; Boulc’h et al., 2024) mais qu’en est-il du reste ? Il n’existe pas de site Internet ETIC, par exemple. On souffre sans doute d’un déficit de visibilité qu’il faudra sans doute songer à combler. Je sais que les membres du comité d’organisation se sont emparés de cette importante question. Si on ne réussit pas dans cette tâche, il y a fort à parier que les futurs colloques ETIC seront, à nouveau, des colloques de niche.

Bibliographie

Boucheron, P. (2015). Ce que peut l’histoire. Fayard.

Boulc’h, L., Haspékian, M., Voulgre, E. (2024). Les enseignants du primaire face aux TICE : pratiques, ressources, formations et représentations. PURH.

Davisse, A., Rochex, JY. (1998). Pourvu qu’ils apprennent. CRDP Créteil.

Davisse, A., Rochex, JY. (1998). Pourvu qu’ils m’écoutent. CRDP Créteil.

Edison, T. (1913). The Evolution of the Motion Picture : VI – Looking into the Future with Thomas A. Edison by Frederick James Smith. The New York Dramatic Mirror, 9 juillet 1913, p. 24.

Papert, S. (1984). Trying to predict the future. Popular computing.

Rinaudo, JL. (2015). Imaginaire éducatif et technologies numériques. Interfaces numériques, 4(2), 251-267.

Villemonteix, F., Béziat, J., Baron, GL. (dir.). L’école primaire et les technologies informatisées. Des enseignants face aux TICE. Presses universitaires du Septentrion.

Vlachopoulou, X. (2018). Addiction au virtuel : l’inquiétante étrangeté, le pharmakon et le corps. L’évolution psychiatrique 83, 67–76.

[1Pour les précisions concernant les tables-rondes ou les communications, on se rapportera au programme du colloque ETIC6 : https://colloque-etic-6.sciencesconf.org/program/details


 

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