A propos de la méthodologie des entretiens de groupe focalisés

(focus group en anglais)
dimanche 14 mars 2010 par Eric Thibeault

Mots-clés

Les lignes qui suivent visent à présenter des informations sur la méthodologie de ce type de groupe, généralement connu par son appellation anglaise : "focus group".
Éric-N. Thibeault est doctorant au Laboratoire EDA

Texte du 14 mars 2010

Introduction

Le focus group est une technique d’entretien de « Groupe d’expression et d’entretien dirigé », qui permet de collecter des informations sur un sujet ciblé. Il fait partie des techniques d’enquête qualitative par opposition aux enquêtes quantitatives reposant sur un questionnaire. Cette technique permet d’évaluer des besoins, des attentes, des satisfactions ou de mieux comprendre des opinions, des motivations ou des comportements. Elle sert aussi à tester ou à faire émerger de nouvelles idées inattendues pour le chercheur. Explications.

Le focus group est une technique d’entretien qui permet de collecter des informations sur un sujet ciblé. Cette méthode est issue d’une technique marketing de l’après-guerre aux États-Unis qui permettait de recueillir les attentes des consommateurs et de rendre ainsi un produit plus attractif. Cette méthode s’inspire des techniques de dynamique de groupe utilisées par C. Rogers, chef de file du courant de la psychologie humaniste. Cette technique a été récupérée dans les années 1980 par la recherche universitaire dans des domaines divers (éducation, santé publique, environnement, sciences sociales). Elle est très utilisée dans les pays anglo-saxons dans les travaux de recherche en soins primaires dans une optique qualitative de recueil d’informations et d’opinions de manière systématique et vérifiable sur des thèmes variés.

Documents de référence dans la préparation de ce résumé

J’ai consulté la Toile pour préparer ce résumé. Ma consultation sur medline (27 février 2010) a permis d’identifier 2924 publications référencées sous le mot clé Focus group (sans limitation temporelle). La répétition de la requête en spécifiant « langue française » n’a identifié que 17 publications. En France, les spécialistes des enquêtes qualitatives appartiennent plus au monde de la sociologie. Ce résumé s’inspire des deux ouvrages suivants :

Sharken, Simon J. « How to conduct a focus group », Los Angeles, The Grantsmanship Center Magazine, n° 9, 2003.

Catterall, M. & Maclaran, P. , 1997, « Focus group data and qualitative analysis programs », Sociological Research Online, vol 2, n°1.

Les caractéristiques du focus group, ou entretien de groupe focalisé

La dynamique du groupe permet d’explorer et de stimuler différents points de vue par la discussion. Chaque participant défend ses priorités, ses préférences, ses valeurs (aspects socioculturels, normes de groupe) et son vécu. La discussion permet de préciser et de clarifier les pensées. Elle explore aussi bien les « comment ? » que les « pourquoi ? ». Elle n’écarte pas les illettrés. L’expression sans tabou de certains peut lever les inhibitions des autres. L’expérience commune partagée peut entraîner des solidarités. Le collectif peut donner plus de poids aux critiques que dans des entretiens individuels.

A) L’entretien structuré repose sur l’utilisation d’un questionnaire structuré administré par un enquêteur (technique à la limite entre recherche qualitative et recherche quantitative) ; l’entretien semi-structuré comporte des questions ouvertes ; l’entretien compréhensif aborde seulement un ou deux sujets, mais de façon plus approfondie.

B) Le focus group est habituellement considéré comme une technique d’entretien semi-structuré.

C) L’observation directe est dite « participante » lorsque le chercheur s’intègre dans la vie quotidienne du groupe étudié, « non participante » lorsqu’il adopte une position d’observateur externe.

D) L’observation participante est dite « explicite » ou « implicite » (rarement mise en oeuvre en pratique) selon que le groupe étudié est informé ou non du fait que l’observateur participant est aussi chercheur.

Le focus group est généralement utilisé pour répondre aux objectifs suivants :

  • Collecter des opinions, des croyances et des attitudes concernant un sujet ou une problématique précise
  • Confirmer des hypothèses
  • Encourager la parole autour de problèmes particuliers

Le focus group est également une bonne méthode pour identifier les principales problématiques à creuser dans le cadre d’une enquête plus approfondie.

La méthode des focus groups est-elle appropriée au secteur de l’éducation ?

Oui, la méthode de collecte d’information est adaptée au secteur de l’éducation, en fonction de la thématique et de la problématique de la recherche.

Quand utiliser la méthode des focus groups ?

  • Pour étudier la variété des opinions et sentiments des acteurs sur un sujet donné.
  • Pour mettre en évidence des différences de perspective entre des groupes d’individus (étudiants versus professeurs, responsables administratifs versus professionnels de l’éducation, apprenants de différentes ethnies, élèves ayant recours aux TICE, etc. ).
  • Pour objectiver les facteurs associés aux opinions, les comportements ou les motivations.
  • Pour faire émerger, ou tester, des idées nouvelles de façon interactive au sein d’un groupe.
  • Pour recueillir de l’information utile à la préparation, ou à l’interprétation des résultats, d’une étude quantitative.

Quand ne pas utiliser la méthode des focus groups ?

  • Pour établir un consensus.
  • Pour éduquer les participants.
  • Pour recueillir une information sensible (susceptible de porter préjudice à quelqu’un si elle est partagée au sein d’un groupe) ou sur un sujet conflictuel (sur lequel les opinions sont radicalisées).
  • Pour faire des inférences statistiques.

Avantages et inconvénients de la méthode des focus groups

Le « comment ? » et le « pourquoi ? » sont abordés sans préjugés. Le chercheur est comme un explorateur qui peut connaître en partie le terrain, mais va aussi découvrir des domaines inconnus. Tout est « valide » : même une seule idée minoritaire est « vraie ».

Le principal avantage de la méthode réside dans les aspects positifs de l’interaction et de la dynamique de groupe. Les échanges favorisent l’émergence des connaissances, opinions et expériences comme une réaction en chaîne.

Avantages

  • Méthode de recherche économique en temps de recueil de données et en argent ;
  • Participants analphabètes admis à participer ;
  • Environnement favorisant l’expression et la discussion d’opinions controversées ;
  • Échantillonnage du groupe sans exigence de représentativité ;
  • Opportunité pour les médecins généralistes/de famille d’étudier certains aspects de leur pratique.

Inconvénients

  • Analyse des données longue et fastidieuse ;
  • Risque de domination de certains participants au sein du groupe.

Les limites du focus group résultent des aspects négatifs de l’interaction de groupe. Il peut y avoir des réticences à exprimer des idées personnelles. Il peut se dégager des normes de groupe, source de blocage. Il faut éviter les relations de hiérarchie ou conflictuelles entre participants. Les résultats d’une étude par focus group ne peuvent pas être généralisés, car le groupe n’a pas été constitué dans un but de représentativité de la population source. Mais les résultats peuvent être utilisés secondairement pour l’élaboration du questionnaire d’une enquête quantitative sur un échantillon représentatif. Cette technique demande au chercheur d’y consacrer beaucoup de temps.

Recueil des données

Thème, objectifs. Au départ, il faut cibler le thème : quel est le problème posé ? Pourquoi mener cette étude ? Quels types d’information recueillir ? Comment les utiliser ?

Le protocole est préétabli par les chercheurs et l’objectif doit être décrit de manière explicite.

Les questions. Une demi-douzaine de questions courtes et claires sont à élaborer. Elles doivent être ouvertes et stimuler le travail du groupe. Les questions vont du domaine le plus général au plus spécifique. Une étude pilote peut être réalisée pour tester les questions. La première réunion peut permettre de vérifier si le questionnement est bien adapté. Il est possible d’y apporter quelques modifications.

Sélection des participants. Les participants ont des caractéristiques communes et homogènes en lien avec le thème abordé. Leur sélection vise à panacher les opinions pour faire émerger tous les points de vue sur le sujet. Il ne s’agit pas ici d’être représentatif de la population source. Ce sont des professionnels de l’éducation ou des éducateurs, experts en TICE, praticien ou chercheurs. Le nombre de participants est de 6 à 8 en moyenne, tous volontaires. Ne pas dépasser douze personnes.

Modérateur et observateur. Un modérateur est chargé d’animer le groupe. Son objectif est de faire émerger les différents points de vue. Il peut laisser au départ la dynamique de groupe agir de manière non directive puis recentrer en fin de séance. Il doit bien maîtriser la technique de conduite de réunion par la reformulation, la clarification, et l’esprit de synthèse. Il est aidé par un observateur du groupe qui connaît la thématique et s’occupe des enregistrements audio des séances. Celui-ci est aussi chargé de noter les aspects non verbaux et relationnels qui apparaissent lors des réunions. L’aspect technique doit être bien réglé avant le début de réunion (attention aux bruits parasites). La vidéo peut éventuellement être utilisée. Il est suggéré de retranscrire le texte et d’exploiter le contenu avec Modalisa pour l’analyse lexicologique.

La séance. Le lieu doit être neutre, agréable et convivial, dans une atmosphère détendue. En début de séance, le principe du focus group et les questions sont présentés aux participants. Il leur est demandé leur accord pour la retranscription de tout ce qui se dit pour l’analyse ultérieure et l’utilisation des données à des fins scientifiques. Le respect de l’anonymat et de toutes les opinions est obligatoire et ceci est annoncé en début de séance. Chaque question est abordée en moyenne pendant 15 minutes et la séance dure environ 2 heures. Une synthèse peut être réalisée en fin de groupe pour vérifier l’accord des participants avec ce qui a été retenu. Le nombre de séances n’est pas fixé à l’avance mais celles-ci sont répétées jusqu’à épuisement du thème ; il faut en compter au minimum 3 à 4 par thème.

Analyse du contenu

La 1re étape est une phase de collecte. Il s’agit de transcrire ce qui a été dit immédiatement après la séance. Les commentaires des modérateurs sont identifiés. Les paroles de chaque intervenant, retranscrites mot à mot, doivent être bien individualisées de même que tous les aspects non verbaux. Il faut compter 8 heures de transcription pour une 1 heure d’entretien.

La 2e étape est la phase d’analyse proprement dite. Une procédure systématique a été déterminée au préalable dans le protocole. L’analyse doit être reproductible : quelle que soit la personne qui la fait, les conclusions doivent être les mêmes. Il n’y a pas forcément de séparation entre la collecte et cette phase d’analyse : dès la collecte du premier groupe, une première analyse permet de mieux préciser les questions du second groupe. L’analyse porte aussi bien sur le verbal que le non verbal et l’émotionnel. Elle doit se faire sans a priori et rester focalisée sur le thème, les questions clés. L’analyse dite de « la table longue » est utilisée : le principe de base consiste à analyser les transcriptions de paroles des participants (verbatim) qui sont découpées, classées, comparées et confrontées.

Tous ces verbatim sont étiquetés en fonction de l’idée ou du sous-thème qui peut les résumer (« occurrence »). Cela peut être une expression, une phrase significative, un sentiment, un mot clé… Les occurrences peuvent être regroupées en grand thème ou grand concept (« dimension »). Cette phase de codage permet d’éliminer les « hors sujet », et de pondérer les résultats en notant leur fréquence s’il y a répétition de certains thèmes ou de souligner le non-verbal et l’émotionnel qui y est associé. Il faut éviter tout a priori et ne jamais perdre de vue l’objectif de l’étude.

Le rapport écrit comprend une synthèse narrative et descriptive, suivie d’une analyse interprétative des données
et de recommandations éventuelles.

Certains utilisent l’analyse assistée par ordinateur en classant les items avec la fonction « couper, coller ». Des corrélations avec les données sociodémographiques peuvent être analysées par exemple. D’autres utilisent des logiciels de statistiques textuelles (« the ethnographe, NUD*IST »). Il est aussi possible de faire une analyse sonore à partir des enregistrements (logiciel « sound forge »).

Conclusion

La technique d’entretien de groupe dite de Focus group mérite de se développer en France. Elle permet une approche qualitative de nombreuses problématiques rencontrées en médecine générale. Le développement de la recherche en médecine générale nécessite de créer des liens avec les sciences humaines et d’assimiler des méthodologies issues de la socio-anthropologie.

ANNEXE 1

Les étapes de préparation et de conduite d’un focus group

La tenue d’un focus group se planifie sur une période de 6 semaines au moins. Un planning standard pourrait se décliner comme suit :

Activité Contenu Date
Définir l’objectif du focus group Définir un objectif clair et précis. Ex : identifier les principaux problèmes liés à l’usage des TICE (par exemple) ;

Identifier les principales pratiques et usages des TICE en classe
6 semaines avant la tenue du FG
Identifier les participants 6 pers. au minimum, 12 pers. au maximum.

Pour être sûr d’avoir un nombre suffisant le jour du FG, il faut prévoir 12 personnes au moins
6 semaines avant
Choisir un facilitateur et un observateur Le facilitateur a pour mission de guider la discussion dans le groupe en veillant à ne pas prendre position. Son rôle consiste à relancer la discussion, à poser les questions, à organiser la prise de parole, …

L’observateur n’intervient pas dans l’animation. Il a en charge la prise de note des réponses des participants. L’enregistrement audio (après accord du groupe) des débats du FG est un plus
4 semaines avant
Développer la grille d’entretien La grille doit porter sur un maximum de 4 à 8 questions de fond Il faut faire la différence entre les relances et les questions de fond. 4 semaines avant
Elaborer un plan de déroulement du FG C’est la garantie de l’harmonisation du déroulement en cas de la tenue de plusieurs FG sur le même sujet.
Réserver le lieu où se déroule le FG Un lieu central, confortable, calme, … 4 semaines
Envoyer les invitations aux participants 4 semaines
Rappeler les participants au téléphone ou par contact direct 2 semaines
Organisation logistique (équipement de la salle, rafraîchissement). Chevalet (Paper Board), marqueurs, réservations repas, boissons, liste des participants, cahier, enregistreur audio et cassettes. 1 semaine
Rappeler les participants 2 jours avant
Tenir le Focus group Durée conseillée : 1h30 à 2h00. Plan conseillé :

  1. Accueil et introduction : 15mn (rappel du contexte et des objectifs du FG, présenter le déroulement du FG) ;
  2. Poser les questions et animer la discussion : 1h30 ;
  3. Clôture du FG : 15mn (remercier les participants, leur donner des informations concernant l’utilisation des données collectées, …)
Envoyer une lettre de remerciement aux participants Si pertinent, rembourser ou dédommager les frais de déplacement des participants ou remettre des jetons de présence. 2 jours après
Transcrire les notes prises lors du focus group 3 jours après
Faire un compte rendu synthétique de la session 1 semaine après
Analyser les données collectées et rédiger le rapport 2 semaines après

ANNEXE 2 : Références

  1. Senez B, Orvain J, Doumenc M. Qualité des soins : revue à travers la littérature des outils et critères utilisés en médecine ambulatoire. ANAES. Service évaluation en secteur libéral 2000.
  2. Britten N. Qualitative research : qualitative interviews in medical research. BMJ 1995 ; 311 : 251-3.
  3. Krueger RA, Casey MA. Focus groups : a practical guide for applied research. 3rd edition. Thousand Oaks-London-New Delhi : Sage publications, 2000 : 125-55 ; 195-206.
  4. Blanchet A, Gotman A. L’enquête et ses méthodes : l’entretien. Paris : Nathan, 1992.
  5. De Singly F. L’enquête et ses méthodes : le questionnaire. Paris : Nathan, 1992.
  6. Kitzinger J. Qualitative research : Introducing focus groups. BMJ 1995 ; 311 : 299-302 .
  7. Pope C, Mays N. Qualitative Research ; reaching the parts other methods cannot reach : an introduction to qualitative methods in health and health services research. BMJ 1995 ; 311 : 42-5.
  8. Mays N, Pope C. Qualitative research : rigor and qualitative research. BMJ 1995 ; 311 : 109-12.
  9. Steine S, Finset A, Laerum E. A new, brief questionnaire (PEQ) developed in primary health care for measuring patients’ experience of interaction, emotion and consultation outcome. Fam Pract 2001 ; 18 : 410-8.
  10. Edwards A, Erwyn G, Gwyn R. General practice registrar responses to the use of different risk communication tools in simulated consultation : a focus group study. BMJ 1999 ; 319 : 749-52.
  11. Kuzel AJ, Moore SS. Choosing a specialty during a generalist initiative : a focus group study. Fam Med 1999 ; 31 : 641-6.
  12. Murray S, Tapon J, Turnball L, Mc Callum J, Little A. Listening to vocal voices : adapting rapid appraisal to access health and social needs in general practice. BMJ 1994 ; 308 : 698-700.
  13. Britten N, Jones R, Murphy E, Stacy R. Qualitative research methods in general practice and primary care. Fam Pract 1995 ; 12 : 104-14.
  14. Dedianne MC, Hauzanneau, Labarere J, Moreau A. Relation médecin-malade en soins primaires : qu’attendent les patients ? Investigation par la méthode qualitative des « focus groups ». Rev Prat Med Gen 2003 ; 17 : 653-6.

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