Adjectif : analyses et recherches sur les TICE

Revue d'interface entre recherches et pratiques en éducation et formation 

Barre oblique

Les forums Internet, espaces de discussions scolaires pour le travail des lycéens ?

samedi 1er février 2020 Vincent Faillet

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Pour citer cet article :

Faillet, Vincent (2020). Les forums Internet, espaces de discussions scolaires pour le travail des lycéens ? Revue Adjectif, 2020 T1. Mis en ligne samedi 1er février 2020 [En ligne] http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article512

Résumé :

Cette contribution présente une étude d’échanges scolaires entre lycéens dans les forums Internet. Au travers de l’analyse de fils de discussion relatifs à des demandes d’aide scolaire entre pairs, il s’agit de caractériser l’activité en ligne des lycéens. Les résultats révèlent que les lycéens mobilisent trois catégories de forums : pédagogiques, scientifiques et technologiques pour poser des questions en ligne. Ils mettent également en avant que les lycéens sont plus à la recherche d’une aide que de solutions et que les réponses produites constituent des ressources pour d’autres élèves.

Mots clés :

Enseignement des sciences, Enseignement secondaire, Entraide, Travail scolaire

1. Introduction

L’école a de tout temps connu des prolongements en dehors de la classe qu’il s’agisse du travail personnel à la maison ou des pratiques d’entraide entre pairs. Ces dernières, bien souvent non prescrites par les enseignants, ont rassemblé des générations d’élèves autour de questions scolaires. De telles pratiques ont évolué au gré des avancées technologiques qui les médiatisent comme le déploiement du téléphone analogique dans les familles ou – plus récemment – les services de messageries instantanées utilisant le réseau Internet tels MSN Messenger et permettant le dialogue en ligne. Les élèves ont alors investi ces nouveaux espaces d’échanges pour communiquer avec leurs pairs notamment à des fins d’entraide scolaire.

Dans le courant des années 2000, Internet devient un espace de socialisation au travers de l’émergence du Web social ou Web 2.0 [1] à l’intérieur duquel les réseaux sociaux numériques constituent rapidement une des figures de proue. Un nouvel espace d’échanges qui sera progressivement colonisé par des adolescents de plus en plus connectés. Ainsi, en 2018, la proportion d’individus ayant participé à des réseaux sociaux sur Internet pour la tranche d’âge 12-17 ans est de 76 % en France [2] ; des réseaux qui sont très majoritairement consultés et alimentés via les smartphones (le taux d’équipement est de 83 % pour la tranche d’âge considérée [3].

Les interactions entre pairs à des fins scolaires peuvent alors être médiatisées par les réseaux sociaux numériques comme le soulignent Tarantino, McDonough et Hua dans une revue de littérature (2013). Et du reste, dans une étude portant sur le recours aux réseaux sociaux numériques dans les lycées américains, environ 76 % des lycéens interrogés (n=158) déclarent avoir déjà posé « en ligne » une question d’ordre scolaire, ils sont 18 % à ne pas l’avoir encore fait et 6 % à ne pas vouloir le faire (Forte et al., 2014). Les lycéens indiquent utiliser Facebook et dans une moindre mesure Twitter, Google+, Tumblr, Instagram, Pinterest ou MySpace.

Ces dernières années, de nouvelles recherches continuent d’explorer le potentiel éducatif des réseaux sociaux numériques. Elles consistent essentiellement en l’étude d’échanges scolaires au sein de groupes-classes – ces derniers semblent se généraliser hors de toute prescription (Facebook, WhatsApp ou autres). Dans ce cas le web est considéré comme un espace de travail et d’entraide entre pairs qui se connaissent et se côtoient régulièrement car faisant partie de la même classe.

Le Web social constitue également un espace d’interactions en ligne entre inconnus (Cardon et Smoreda, 2014). Et c’est dans cet espace, d’une tout autre dimension, que Gauducheau et Marcoccia proposent une exploration de forums Internet médiatisant des discussions entre adolescents (n=300) au sujet de l’orientation scolaire. Dans une approche pluridisciplinaire centrée sur l’analyse de contenu et l’analyse du discours en interaction, les auteurs explorent 114 fils de discussion extraits des forums Internet du site ados.fr afin de mettre en évidence dans les messages, d’éventuelles demandes de soutien social. Les auteurs mettent notamment en évidence une expertise profane des adolescents en matière d’orientation et une recherche d’aide auprès de pairs (Gauducheau et Marcoccia, 2017).

Dans la présente étude, nous avons émis l’hypothèse que les lycéens français investissent les forums Internet à la recherche d’aides pour leur travail scolaire. Notre objet de recherche, exploratoire et descriptif, consiste à cerner la pratique scolaire des forums Internet par les lycéens : via quel(s) dispositif(s) numérique(s) les élèves interagissent-ils ? Quelles sont les motivations qui conduisent les élèves à utiliser les forums Internet à des fins scolaires et particulièrement tel forum plutôt qu’un autre ? Quelle est la nature des demandes d’aide ?

Pour répondre à ces questions nous avons analysé des discussions lancées spontanément par des lycéens, dans le cadre de leur travail scolaire, sur des forums Internet. L’absence de dispositif de recherche intrusif limite les biais dans les échanges recueillis. Nous proposons ainsi, une approche exploratoire et ethnographique.

2. Méthodologie

2.1 Données de recherche

Le présent travail se fonde sur l’analyse des discussions spontanées – des données qui échappent, en grande partie, au regard du chercheur du fait de l’utilisation d’outils personnels de communication (Fluckiger, 2014). Une telle difficulté explique sans doute que cette question soit relativement peu documentée (Forte et al., op. cit.) et que rares soient les travaux qui se sont penchés sur les usages que les collégiens et les lycéens font des technologies numériques dans leurs pratiques scolaires (Cottier et Michaut, 2014).

Faute de pouvoir disposer d’une observation directe des pratiques des lycéens, il convient dès lors d’en rechercher les traces d’activités laissées par ces derniers sur les forums Internet – des traces sociales – en réalisant de fait une ethnographie. Ce sont ces traces d’échanges numériques que cet article propose de répertorier afin de constituer un corpus de discussions de lycéens sur le web en relation avec la sphère scolaire. Le domaine disciplinaire des sciences de la vie et de la Terre (cursus général du lycée) circonscrira le champ de cette étude.

Les traces de conversations numériques ont été identifiées par la saisie de 6 mots-clés relatifs aux sciences de la vie et de la Terre : « Question SVT », « Exercice SVT », « Explication SVT », « Conseil SVT », « DM SVT » ou « SVT » dans un moteur de recherche et validées avant d’être répertoriées. Afin de limiter un biais dans la constitution du corpus dû au choix des mots-clés par le chercheur, 10 mots-clés supplémentaires – de même nature – identifiés dans les premières conversations : « SOS SVT », « Urgent SVT », « Help SVT », « Aidez-moi SVT », « Réponse SVT », « QCM SVT », « Comprend rien SVT », « Au secours SVT », « Besoin aide SVT » ou « Corrigé SVT », ont permis de compléter la constitution du corpus.

Le moteur de recherche Google a été choisi pour cette étude car il est le moteur le plus utilisé en France avec plus de 90% de part de marché sur la période août 2016/septembre 2017 [4]. L’unité d’analyse retenue dans le cadre de ce travail est le fil de discussion. La collecte des fils de discussion a été restreinte aux cinq premières pages du moteur de recherche. Ces fils de discussion peuvent être issus de sites et forums organisés autour d’une thématique plus ou moins large (sites de questions-réponses, forums d’entraide, d’aide aux devoirs, forums généralistes ou spécialisés, etc.).

Il faut garder à l’esprit que ces données ne représentent qu’un volet de l’activité sur le Web social. Ainsi, n’est pas prise en compte toute l’activité de lecture des questions déjà posées et des réponses déjà apportées. Des ressources pourtant utilisées par de nombreux lycéens – « lecteurs silencieux » (Marcoccia, 2004) ou lurkers [5]. Il est admis dans la culture Internet, selon la « loi du 1 % » également appelé « principe 90-9-1 », que 90 % des internautes sont des consommateurs passifs, que 9 % participent occasionnellement et que seulement 1 % contribuent de façon active. Un principe empirique validé notamment dans l’étude de van Mierlo (van Mierlo, 2014).

2.2 Traitement et analyse des données

L’analyse des fils de discussion conduit au traitement de données textuelles. Il s’avère que « les discussions en ligne sont souvent désorganisées et confuses, à cause du développement fréquent (…) de conversations parallèles » (Herring, 2004, p. 26). De plus, du fait du contenu hétérogène des corpus, les traitements automatiques qui leur sont appliqués peuvent amoindrir la fiabilité de ces derniers (Duclaye et al., 2006).

Il nous est donc apparu plus judicieux de réaliser un traitement manuel des données. Ce traitement, certes plus long mais plus précis, permet d’identifier les espaces de discussion préférentiellement utilisés par les lycéens pour poser des questions en relation avec la sphère scolaire, de sérier ces questions par type (à propos d’un exercice, d’un élément de cours) suivant la demande (par exemple recherche d’explications, demande de réponse …), de préciser les types de contributions et de contributeurs, etc.

Cent-quarante-sept fils de discussion ont pu être répertoriés à l’aide de seize syntagmes de mots-clés. Le premier fil date de 2001 et le dernier de 2017 (année de l’extraction des données). Chacun de ces fils de discussion a été traité et sérié dans le cadre d’une grille d’analyse au travers de 15 dimensions. Certaines de ces variables se sont révélées être – a posteriori – plus signifiantes que d’autres.

3. Analyse quantitative des fils de discussion

Les 15 dimensions retenues dans le cadre de cette étude peuvent être regroupées en 3 catégories de données : celles spécifiques au support, celles – quantitatives – spécifiques au fil de discussion et celles – qualitatives – propres à la discussion.

Données spécifiques au support Données quantitatives spécifiques au fil de discussion Données qualitatives propres à la discussion
Type Ex. : forum Niveau d’activité du demandeur initiateur du fil Ex. : 57 messages sur le forum Niveau de classe Ex. : terminale
Nom de domaine Ex. : e-bahut.com Nombre de messages dans le fil Ex. : 15 Contexte de la demande Ex. : exercice prescrit
Nombre d’intervenants dans le fil Ex. : 4 Motivation de la demande Ex. : exercice difficile
Type de demande Ex. : demande d’une vérification de réponse
Année de l’ouverture du fil Ex. : 2006
Sujet de la question Ex. : géologie
Degré d’urgence Ex. : « pour demain / UP »
Formulation de la question Ex. : question écrite
Résolution de la question oui/non
Présence de remerciements oui/non

Tableau 1 • Dimensions étudiées dans le cadre de l’étude. Les données en gras seront commentées dans la suite de l’article.

Nous allons, dans un premier temps, analyser les 7 dimensions les plus explicites et leurs principaux enseignements. Une première étape qui permettra, dans un second temps, de nourrir une analyse qualitative de quelques échanges relevés sur des forums.

Variable 1. Le niveau de classe considéré (seconde, première ou terminale). Le niveau peut être indiqué dans l’intitulé ou dans le corps du texte de la question posée. Si tel n’est pas le cas, les notions abordées peuvent permettre de déterminer la classe concernée. Sur les 147 fils de discussion sériés dans le cadre de cette recherche, la répartition des trois niveaux considérés est relativement homogène avec 55 fils relevés pour le niveau Terminale, 53 fils pour le niveau Première et 39 fils pour le niveau Seconde.

Variable 2. Le type de forum. Trois catégories de forums se détachent de notre étude : les requêtes sont majoritairement posées via des forums que l’on peut qualifier de pédagogiques (59 forums de ce type), dans une moindre mesure via des forums du domaine scientifique (30 forums) ou à dominante technologique (forums jeu vidéo, forums high-tech, forums informatique, forums calculatrices ; 26 forums). À côté de ces trois catégories, d’autres forums peuvent être signalés tels des forums dédiés aux adolescents ou encore des forums généralistes.

Variable 3. Le nom de domaine. Cinquante-trois sites web différents ont été retenus dans le cadre de cette étude. Dans notre corpus de 147 fils de discussion, vingt-trois domaines apportent un fil unique, huit domaines contribuent à hauteur de deux fils et dix apportent trois fils de discussion. Les forums Futura-Sciences du site Futura – un portail web d’information consacré à la connaissance – sont les plus représentés avec 17 fils de discussion recensés. Le site web jeuxvideo.com – un site sur l’actualité du jeu vidéo – arrive en deuxième position avec 11 fils, suivi par le site discussion.tomsguide.fr – un site traitant de l’actualité des produits multimédia – avec 9 fils. Les autres sites web sont les suivants : e-bahut.com (7 fils de discussion), devoirs.fr (5), forum.ados.fr (5), surlatoile.org (5), forum.doctissimo.fr (4), forum.prepas.org (4), fr.answers.yahoo.com (4) et sos-math.fr (4).


Figure 1 • Sites web les plus usités dans notre corpus et leur typologie. Nombre de fils de discussion relevés par site web. En vert, forum scientifique ; en bleu, forums à dominante technologique et en orange, forums pédagogiques.

Variable 4. Le contexte de la demande. L’intervention peut être relative à un travail prescrit par l’enseignant qu’il s’agisse d’un exercice ou d’un « devoir maison » (78 cas). Il peut également s’agir d’une démarche plus personnelle de l’élève – non en lien direct avec une requête de l’enseignant –, c’est par exemple un élève qui va demander une explication de cours, faire un exercice pour réviser ou encore souhaiter une aide méthodologique (48 cas). Il est enfin des demandes au contexte incertain – dont il n’est pas possible de déterminer si elles font suite à une prescription de l’enseignant ou à une démarche personnelle (21 cas).

Variable 5. La motivation dans le recours aux forums Internet. Nous avons extrait les raisons motivant les élèves à mobiliser des forums Internet dans le cadre de leurs questions – dès lors que ces dernières étaient formulées explicitement. Nous rencontrons deux catégories de motivations : celles centrées sur l’utilisateur (74 fils ouverts) et celles centrées sur la situation (20 fils ouverts). Concernant ces motivations centrées-utilisateurs, nous observons trois cas de figure : 48 élèves se déclarent « bloqués » – c’est un terme qui revient souvent – ou déclarent ne pas comprendre. 17 élèves sont motivés par leur réussite et seulement 9 élèves mettent en avant leur faible niveau en SVT.

Concernant les motivations centrées-situation, c’est souvent le caractère urgent de la demande qui est mis en avant (11 élèves) ou le caractère difficile de l’exercice (9 élèves).

Variable 6. Le niveau d’activité du demandeur. Cet item évalue l’implication du demandeur au sein du forum dans lequel il fait sa requête. Il s’avère que 20 fils sont ouverts par des mono-intervenants, tandis que 52 le sont par des internautes qui ont à leur actif au moins 20 questions posées sur le site considéré.

Variable 7. Le type de demande. Cinq types de demandes ont été relevés dans notre étude en ce qui concerne les exercices :

  • Type 1. demande d’une vérification – par exemple sur la justesse d’un raisonnement ou du résultat d’un exercice.
  • Type 2. demande d’un apport notionnel – par exemple, l’explicitation d’une partie de cours pour résoudre un exercice.
  • Type 3. demande d’un apport méthodologique – par exemple, la recherche de conseils pour rédiger une restitution organisée de connaissances en SVT.
  • Type 4. demande de réponses – résolution de l’exercice par autrui.
  • Type 5. demande d’une aide au sens large sans qu’il soit donné d’autre précision par le demandeur.

4. Analyse qualitative d’échanges sur les forums

Il apparaît dans notre corpus que le recours au Web social par les lycéens dans le cadre de leur travail scolaire concerne essentiellement la recherche d’une aide notionnelle et/ou méthodologique bien plus que la recherche de solutions ; une pratique que l’on pourrait qualifier de pédagogique : seulement 13 % des requêtes concernent des élèves dont la seule motivation apparente est de trouver des réponses à des exercices prescrits. En revanche, 69 % des requêtes sont le fait d’élèves investis – à des degrés divers – dans les apprentissages.

C’est un résultat qui peut paraître surprenant de prime abord sauf à considérer que les élèves qui s’inscrivent dans une stricte recherche de réponses privilégient une démarche moins coûteuse en temps et en énergie. Nous pensons par exemple au fait de rechercher directement une réponse en utilisant un moteur de recherche.

4.1. Les types de demandes illustrent une typologie de comportements d’élèves quant au travail.

Les cinq types de demande relevés renseignent des degrés d’aboutissement et d’implication différents concernant le travail des élèves.

  • Type 1. demande d’une vérification – par exemple sur la justesse d’un raisonnement ou du résultat d’un exercice.
  • Type 2. demande d’un apport notionnel – par exemple, l’explicitation d’une partie de cours pour résoudre un exercice.
  • Type 3. demande d’un apport méthodologique – par exemple, la recherche de conseils pour rédiger une restitution organisée de connaissances en SVT.
  • Type 4. demande de solutions – résolution de l’exercice par autrui.
  • Type 5. Autre demande d’aide sans qu’il soit donné d’autre précision par le demandeur.

Les requêtes de type 1, illustrent le comportement d’élèves qui ont travaillé et qui veulent se rassurer sur la valeur de leur travail. [6] ; cela concerne 30 % des élèves de notre corpus. Les requêtes de types 2 et 3 font référence à des comportement d’élèves qui se sont manifestement investis dans le travail demandé mais qui rencontrent une ou des difficultés notionnelles et/ou méthodologiques – des difficultés qu’ils ont su identifier ; cela concerne 39 % des élèves de notre corpus.

Les requêtes de type 4 caractérisent le comportement d’élèves qui ne laissent transparaître aucun travail sur les exercices et qui demandent les réponses – c’est la stratégie de la bouteille à la mer et cela concerne 13 % de notre échantillon. Enfin, le type 5 correspond à des comportements d’élèves qui ne formalisent pas ce dont ils ont besoin – c’est la bouteille à la mer qui ne contiendrait aucun message utile ! Sans doute doit-il y avoir un implicite générationnel dans cette démarche.

L’analyse des traces renseigne sur des comportements mais elle ne permet pas de d’explorer finement le profil des élèves auteurs des demandes. Ces élèves ne sont, pour le chercheur, que des « pseudos » inaccessibles à des investigations qualitatives intuitu personæ ; il n’est dès lors possible que de conjecturer. Aussi, pourrait-il être intéressant – en première approximation – de rapprocher les types de requêtes, de la typologie de lycéens proposée par Burban, Cottier et Michaut (Burban, Cottier et Michaut, 2013). Ces auteurs, au travers d’une étude centrée sur le travail hors classe et menée auprès de 1618 lycéens, définissent quatre profils d’élèves – quatre figures de lycéens, selon leur moyenne au brevet et leur temps de travail personnel : les « productifs », les « laborieux », les « dilettantes » et les « oisifs ». Leur étude montre que certaines pratiques numériques sont spécifiques à certains profils d’intervenants. [7]

  • Ainsi, les productifs sont des élèves travailleurs qui savent communiquer avec les enseignants et qui ont un usage raisonné du numérique ; ils passent moins de temps que les autres sur les réseaux sociaux.
  • Les laborieux, sont des lycéens qui obtiennent des résultats convenables au prix souvent d’un apprentissage « par cœur ». Des élèves qui sollicitent moins les enseignants mais qui travaillent en restant connectés à leur messagerie et qui passent plus de temps sur les réseaux sociaux.
  • Les dilettantes, quant à eux, travaillent peu et peuvent avoir des passions extrascolaires. Ce sont des élèves connectés et souvent contestataires envers les enseignants.
  • Enfin les oisifs sont des élèves qui ont des résultats faibles et qui sont relativement peu investis scolairement. Des élèves qui consacrent deux fois plus de temps aux réseaux sociaux. Nous trouvons dans cette typologie élaborée par Burban, Cottier et Michaut des convergences avec celle que nous proposons.

Les requêtes de type 1 pourraient alors être rapprochées des élèves correspondant au profil « productifs ». De même, les requêtes de type 2 et 3 pourraient correspondre aux profils « laborieux ». Enfin, les requêtes de type 4 et 5 seraient celles de « dilettantes ». Quant aux profils « oisifs », à l’investissement scolaire défaillant, nous n’imaginons pas qu’ils puissent échanger dans des espaces de discussions scolaires.

Il va sans dire que cette ébauche de classification combinée est très approximative et perméable mais nous voyons là une encourageante convergence qui mériterait des investigations plus poussées. Des entretiens avec des élèves de chaque profil mettant en lumière leurs pratiques pédagogiques des forums Internet permettraient de conforter ou de revoir la présente proposition.

4.2 Les forums Internet comme espaces de socialisation

Il s’avère que seulement 20 % des questions de notre corpus sont posées par des élèves mono-intervenants (un seul message posté) tandis que 50 % des questions posées sont le fait d’élèves ayant une certaine activité (les profils de ces élèves comptabilisent plus de 20 messages postés sur le forum considéré). Deux cas de figure se présentent alors : soit les messages d’un élève dans un forum donné sont exclusivement dédiés à la sphère scolaire, soit ses messages concernent plusieurs domaines et pas seulement scolaires.

Le premier cas se retrouve essentiellement sur les forums pédagogiques et les forums scientifiques où les discussions sont généralement centrées sur la question scolaire. Cela nous semble cohérent en ce sens que le recours à un forum pédagogique pour poser une question, inscrit la démarche dans une composante scolaire ; de même, le recours à un forum scientifique inscrit, quant à lui, cette démarche dans une composante disciplinaire – notre corpus étant relatif à des questions concernant les sciences de la vie et de la Terre.

Le second cas illustre quant à lui notamment les échanges sur les forums technologiques. Ce sont des forums dont l’objet premier est éloigné des considérations scolaires et disciplinaires. Il est apparu que les lycéens inscrits sur ces forums sont plus souvent susceptibles de nourrir des échanges, d’ouvrir des fils de discussion dans des domaines autres que ceux de la sphère scolaire.

C’est le cas de pseudo 2 , qui s’inscrit en juillet 2010 sur le site jeuxvideo.com et dont un fil de 2013 a été relevé avec le mot-clé « Question SVT ». Sur son profil, il renseigne son « profil gamer » en indiquant notamment les consoles de jeu qu’il possède : PlayStation, PlayStation 2, PlayStation 3, PlayStation Portable et Nintendo DS.
Avec plus de mille messages, il est actif sur les forums du site jeuxvideo.com qu’il s’agisse de poser des questions d’ordre scolaire dans l’espace « Forum Cours et Devoirs » ou des questions relatives aux jeux vidéo dans les nombreux espaces dédiés. La démarche qui consiste à imbriquer une passion ou un intérêt extrascolaire avec des considérations scolaires place le recours aux forums Internet dans le cadre d’une composante sociale.

Cette composante sociale s’exprime également lorsque des élèves de notre corpus utilisent des sites tels que forum-pompier.com – le forum francophone de référence sur le métier de sapeur-pompier ou chevalannonce.com – un site de petites annonces équestres qui se présente comme étant le « 1er réseau social équestre francophone ». [8] Nous pensons que ces exemples mettent en relief un aspect communautaire du recours aux forums Internet qui, dès lors, rassemblent des internautes partageant et échangeant sur des centres de préoccupation ou des aspirations communes.

Cela étant, tous les élèves posant des questions scolaires sur ces sites à « profil communautaire », n’expriment pas nécessairement un intérêt manifeste pour l’univers thématique du site comme nous le montre le cas de pseudo 1. Il s’agit d’un élève en classe de seconde, dont un premier fil a été collecté à l’aide du mot clé « DM SVT », un fil de discussion ouvert en 2010 pour une question de génétique sur le site discussion.tomsguide.fr.

Un second fil initié par pseudo 2 est repéré à l’aide du mot-clé « urgent SVT » toujours sur le site discussion.tomsguide.fr. Ce fil, qui date de 2009, est relatif à une question sur le métabolisme. Le profil de pseudo 1 nous apprend qu’il s’est inscrit le 2 novembre 2009. Son premier message – une question d’anglais – date du 13 novembre 2009. Son dernier message est daté du 14 avril 2010. Il totalise donc six mois d’activité sur le forum au cours desquels il aura initié ou sera intervenu sur 38 sujets différents pour un total de 88 messages.

La totalité de ses messages concerne la sphère scolaire, qu’il s’agisse de demander de l’aide disciplinaire en SVT, math, anglais, français, histoire ou des conseils plus transversaux quant à l’utilisation de la calculatrice ou de l’orientation. Cet élève intervient également dans deux fils de discussion pour conseiller un élève de troisième quant à la meilleure façon de travailler le brevet blanc ou encore comment choisir son stage de troisième.

Son accès au forum « Études - Travail » du site discussion.tomsguide.fr est-il fortuit et opportuniste à la suite de la saisie de mots-clés sur un moteur de recherche ou bien volontaire en tant que lecteur silencieux – mais intéressé par les produits multimédias – du site discussion.tomsguide.fr ? En l’état, la seule façon de répondre à ces questions serait de les poser directement au principal intéressé !

Dans la perspective de recherches futures, il pourrait être intéressant d’explorer la nature et la modalité des échanges suivant les conditions d’accès aux espaces de discussion.

4.3 La norme sociale imprègne les échanges entre lycéens

Nous constatons dans notre étude que – comme cela a été montré par Coutant et Stenger avec les phénomènes d’exclusion ou de bannissement de certains participants trop vindicatifs, la norme sociale prend souvent le relais du dispositif sociotechnique (Coutant et Stenger, 2010). C’est ainsi que les demandes directes de solutions à des exercices, sans travail ou réflexion de la part du demandeur, sont très mal perçues dans certains espaces. Un élève de terminale scientifique ayant demandé sur le forum « futurasciences.com », les réponses à 28 QCM de géologie l’a appris à ses dépens :

« Sur ce forum, personne ne fera le travail à votre place. Commencez d’abord par montrer ce que vous avez fait (sur 28 questions vous avez quand même réussi à trouver la solution de quelques-unes) et où vous bloquez et alors on vous aidera (ou on vous corrigera si vous vous êtes trompé) ».

Telle sera la seule réponse obtenue par cet élève qui posait sa première question sur « futurasciences.com » et qui n’en posera plus d’ailleurs – en tout cas avec le profil utilisé !

Un autre exemple révélateur de la norme sociale est illustré par le cas de cet élève de première scientifique – le demandeur – qui pose une question sur le forum « ados.fr » ; il cherche à formuler correctement sa problématique pour son TPE (Travail Personnel Encadré) sur le tennis et l’activité cérébrale. Dix minutes après le dépôt de sa demande, un membre du forum – le répondant – intervient. Dix-neuf échanges vont suivre sur une plage horaire de six heures. Des échanges de bon niveau entre deux internautes qui se tutoient jusqu’à ce que le demandeur (D) apprenne que le répondant (R) est « biologiste » :

D : Ok et niveau tennis t’aurais un sujet ?

R : Non. Je suis biologiste, le tennis appellerait plutôt des sujets sur la physique et la mécanique.

D : Ok merci en tout cas pour tous ces renseignements. On va prendre le sujet que vous nous avez préconisé ! Et vous êtes biologiste dans quoi ?

Cet échange illustre le respect des hiérarchies sociales dans les échanges. Nous passons subitement d’une conversation de pair à pair à une certaine prise de distance inhérente à la déférence « due » à la position de l’expert. Une position d’ailleurs que réfute le répondant surpris du vouvoiement et qui s’empresse de préciser qu’il est étudiant en biologie, qui plus est « seulement en deuxième année ». Les échanges médiatisés par les forums Internet peuvent ainsi concerner des conversations entre pairs lycéens mais aussi entre lycéens et experts.

Une frontière parfois difficile à appréhender pour le sujet lui-même comme nous venons de le constater. Il pourrait être intéressant de savoir si certains lycéens recherchent spécifiquement un conseil de pair ou un conseil d’expert. Il est possible de postuler que le recours aux forums Futura-Sciences du site Futura – le site le plus usité dans notre corpus – s’inscrit dans une recherche de discussion avec un expert. Du reste, l’âge des membres est souvent affiché dans le profil visible directement dans l’interface du forum. Un postulat qui mériterait d’être vérifié.

4.4 Une entraide qui fait ressource pour d’autres

Les échanges médiatisés par les forums de discussion peuvent être considérés, par leur caractère rémanent et référencé, comme étant une ressource plus ou moins durable. Deux fils de discussion de notre corpus illustrent cette idée.

Le premier fil a été ouvert en 2006, il a été repéré à l’aide du mot-clé « Aidez-moi SVT ». Ce fil de discussion concerne une demande d’explication pour un exercice relatif au pelage des lapins – un exercice classique en SVT. La question est posée par un membre (M1) sur le forum du site hardware.fr – un site dédié au matériel informatique – le 28 janvier 2006 à 11h19. Une première réponse est apportée le jour même, par un membre du forum, à 11h37 et une seconde, par un autre membre, à 15 h 18. Deux réponses qui sont de bonne facture et qui se complètent. Un autre membre (M2) intervient 10 mois plus tard, le 5 novembre 2006, pour indiquer qu’il a le même sujet et qu’il a du mal à le comprendre :

« J’ai eu le même devoir et franchement j’ai du mal à comprendre pourquoi la tyrosine du lapin himalayen est active à 36° C alors que le lapin est blanc ! ».

De même, un autre membre (M3) participe le 19 novembre 2006 pour demander une précision sur une réponse du 28 janvier. Deux autres interventions d’élèves (M4 et M5) ayant le même sujet seront faites en 2007 et 2009.

Ce premier exemple révèle qu’un sujet donné sur un espace de discussion peut être mobilisé par des élèves sur des périodes différentes. Nous pourrions postuler que les élèves M2, M3, M4 et M5 sont venus sur le forum en saisissant des éléments du sujet donné dans un moteur de recherche. Il ne nous a pas été possible de trouver des informations sur l’activité des membres M3, M4 et M5, leurs comptes n’étant plus disponibles sur le forum. En revanche, nous avons des éléments concernant M2 et nous pouvons remarquer que M2 – membre inscrit le 2 novembre 2006 – a posé trois questions sur le forum, toutes trois en relation avec l’aide aux devoirs.

La première, le 2 novembre 2006 à 15 h 27 relative à une dissertation de français :

« Voilà j’ai une dissertation à faire. Je ne veux pas vous donner tout mon travail à faire. Je veux juste savoir si vous êtes de mon avis… ».

La deuxième, le même jour à 17 h 31 relative à un devoir de mathématiques :

« Salut, Alors j’ai un DM pour la rentrée et j’ai planché 3h sur cet exercice sans réussir à trouver. Ça m’embête un peu de poster ici car j’ai l’impression qq part de pas faire bien mon boulot mais bon, j’ai trouvé facilement tous les autres exos du DM (pas forcément bien simples) mais là je coince… »

Et enfin la troisième et dernière, le 5 novembre 2006 relative au sujet en question sur le pelage des lapins. Ce sera sa dernière intervention sur le forum – tout du moins avec ce profil. M2 a également répondu à trois questions scolaires posées par d’autres membres sur cette même journée du 2 novembre 2006.

L’étude de l’activité de M2 laisse supposer que l’objet premier de son inscription sur le forum était le dépôt d’une question. Le fait de répondre à d’autres questions semble secondaire, peut-être une action en réciprocité ? Il n’est pas possible de déterminer le chemin qui a conduit M2 sur le forum du site hardware.fr : prescription, recherche internet ou hasard ?

Le second exemple concerne un fil de discussion ouvert en 2014 et repéré à l’aide du mot-clé « réponse SVT ». Il s’agit d’une demande de vérification de réponses à un QCM sur l’écologie au sens large. Cette demande est déposée le 3 décembre 2014 par un membre (M1’) sur le forum du site futura-science.com. Le 9 décembre, un autre membre (M2’) intervient et le dialogue suivant s’instaure :

M2’ (9 décembre 2014, 10 h 05) : Salut ! Je suis également en train de faire ce devoir et j’ai trouvé pratiquement les mêmes réponses que toi, à part pour la première où je n’ai pas coché la c, mais je pense que tu as raison ! Par contre tu as oublié de marquer la 10ème question non ?

M1’ (9 décembre 2014, 10 h 17) : Salut ! Pour la c je ne suis pas sûre, oui effectivement mdr

M2’ (9 décembre 2014, 10 h 21) : Ben moi je l’avais mise au départ puis je l’ai enlevé, donc maintenant je ne sais plus trop ^^’et je ne sais pas si tu as vu, mais il y a quelqu’un qui a mis les réponses sur internet : https://www.ladissertation.com/Sciences-et-Technologies/Technologies/Dans-Un-%C3%A9cosyst%C3%A8me-Naturel-63379.html mais je ne sais pas trop si elles sont justes. Tu as déjà envoyé ton devoir toi ?

M1’ (9 décembre 2014, 10 h 23) : Du coup pour la c j’hésite, oui j’ai vu pareil je ne sais pas si elles sont justes :/ non je l’ai terminé mais pas encore envoyé

M2’ (9 décembre 2014, 10 h 26) : Moi aussi... mais au pire ce n’est pas ça qui va nous faire rater le devoir ^^
Je n’ai pas encore fait la synthèse... pas trop de motivation ahah Juste pour savoir, tu as fait combien de ligne ?

M1’ (9 décembre 2014, 10 h 51) : Exact, enfin j’espère pas je n’avais pas non plus la motivation pour la synthèse mdrr j’ai fini par la faire —’ j’ai une 1 page et demi, je crois d’ailleurs que c’est un peu trop long.

M2’ (9 décembre 2014, 10 h 59) : 1 page et demie ?? je ne sais pas si j’arriverai à faire autant ahah ^^ Bon merci en tout cas !

M1’ (9 décembre 2014, 11 h 19) : Je crois que j’en ai mis trop mdr, ^^ de rien pas de souci

M2’ (9 décembre 2014, 11 h 25) : Tu sais, tant que tu restes dans le sujet c’est jamais trop !

M1’ (9 décembre 2014, 12 h 17) : J’espère l’être mdr

Un troisième membre (M3’) intervient dans cette conversation asynchrone dix jours plus tard :

M3’ (19 décembre 2014, 15 h 26) [9] : hello j’ai relevé une petite erreur. La question 2 petit b est fausse va voir en bas de la page 87 ils disent clairement qu’il y a des pertes d’énergies... Je me disais que l’on pourrait s’aider mutuellement ? Tu es dans quelle série ? moi je suis en ES ! Ça serait cool si on pouvait s’échanger nos mails histoire de s’aider mutuellement, enfin comme tu veux 

M1’ (19 décembre 2014, 15 h 26) Hello, merci de ta réponse. Oui dac ça pourrait être sympa, je t’envoie mon mail en privé, je suis en S.

Un quatrième membre poste un message le 5 janvier 2017 pour indiquer :

M4’ (5 janvier 2017, 22 h 35) « Pas mal tes réponses, moi il me reste l’exercice 2 et c vraiment nul ».

Cet échange nous montre que les élèves sont à même de se retrouver et de discuter autour d’un même sujet. Un dialogue (avec des délais de réponses très courts) s’instaure et débouche sur une proposition explicite d’entraide mutuelle. Des élèves qui ne se connaissent pas, qui sans doute même ne se rencontreront jamais et qui envisagent de travailler ensemble.

5. Conclusion

Cette étude nous a permis d’explorer la pratique scolaire des forums Internet par les lycéens au travers de l’analyse de fils de discussion ouverts spontanément par ces derniers.

Les lycéens de notre corpus ont mobilisé particulièrement trois catégories de forums : pédagogiques, scientifiques et technologiques pour poser leurs questions en ligne.

Lorsqu’il s’agit de la résolution d’un exercice, il apparaît que ces lycéens sont plus à la recherche d’une aide que de la solution.

Les réponses produites constituent alors des ressources (démarches de réflexion, éléments de réponses) susceptibles d’être utilisées a posteriori par d’autres élèves.

Ce travail met ainsi en lumière tout un pan de pratiques scolaires et de relations sociales à fins pédagogiques qui échappent complètement au regard de l’Institution. Un pan qui semble révéler la propension de certains élèves à solliciter – hors parcours éducatif prescrit – notamment l’aide de leurs pairs, dans le cadre de leur travail scolaire.

Le recours lycéen d’un questionnement en ligne tel que nous venons de le décrire au travers de l’étude de quelques forums Internet pourrait alors être le creuset d’un enseignement par les pairs, soit qu’il s’agisse de faciliter les relations entre lycéens dans le cadre de leur travail scolaire, soit qu’il s’agisse d’en médiatiser les échanges, constituant de fait une base commune de savoirs scolaires.

Il est particulièrement instructif de constater l’existence de ce recours spontané aux discussions de travail entre pairs lycéens hors du temps scolaire alors même que la forme scolaire telle qu’elle persiste depuis le dix-septième siècle ne le permet pas ou ne le permet plus, « sacralisant » l’enseignement simultané magistral issu des congrégations chrétiennes, au détriment de relations d’échanges de savoirs entre pairs, qui pouvaient exister dans d’autres modes d’enseignement.

D’autres formes scolaires ont en effet coexisté par le passé, notamment l’enseignement mutuel qui faisait, au sein du mouvement de l’École mutuelle, des élèves les plus avancés dans les apprentissages des moniteurs susceptibles d’enseigner aux élèves les moins avancés. Cependant, l’enseignement simultané est devenu la norme, par choix de l’Institution dans les années 1830 (Faillet, 2017, 2019). Un choix plus motivé par des considérations politiques et religieuses que pédagogiques (Nique, 1990).

Le recours spontané aux pairs tels que nous venons de le décrire dans cette étude pourrait alors être perçu comme une sorte réhabilitation moderne de l’enseignement mutuel. Une réhabilitation par les élèves qui pourrait donner matière à réfléchir à l’Institution sur la pertinence de repenser la forme scolaire à l’heure du numérique comme le suggère le rapport de Catherine Becchetti-Bizot, Inspectrice générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche publié en 2017 (Becchetti-Bizot, 2017).

Gardons toutefois à l’esprit le caractère très contextualisé de cette étude. Un travail qui s’apparente à une ethnographie d’une partie infinitésimale du Web social, une interprétation d’indices. Et même dans ce paradigme indiciaire (Ginzburg,1989), nous devons considérer que les traces d’activités scolaires relevées sur les forums Internet ne sont guère suffisantes pour une complète appréciation de la pratique car elles ne mettent en relief que la partie relative aux échanges et occultent l’utilisation qui peut en être faite par les élèves- lurkers.

De plus, les traces ne permettent pas de comprendre finement les attendus et perceptions que peuvent avoir les lycéens de ces espaces de discussions : la recherche d’échange entre pairs est-elle explicite pour ces lycéens ? Quelles sont les raisons qui conduisent ces lycéens à recourir aux forums ?

Autant de questions qui permettraient d’apprécier la réalité d’un enseignement mutuel sur le web social ; des questions qu’il conviendrait d’explorer à l’aide d’analyses exhaustives de quelques fils de discussions ainsi qu’au travers d’entretiens d’élèves.

6. Références bibliographiques

AAEN J. et DAALSGARD C. (2016). Student Facebook groups as a third space : between social life and schoolwork. Learning, Media and Technology, Vol. 41, N°1.

BECCHETTI-BIZOT C. (2017). Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique : vers de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner. Les rapports de l’inspection générale de l’Éducation nationale. Rapport 2017-056.

BURBAN F., COTTIER P. et MICHAUT C. (2013). Les usages numériques des lycéens affectent-ils leur temps de travail personnel ? Revue STICEF, Vol 20.

CARDON, D. et SMOREDA, Z. (2014). « Réseaux et les mutations de la sociabilité », Réseaux, Vol. 184-185, N° 2, p. 161-185.

COTTIER P. et BURBAN F. (dir.) (2016). Le lycée en régime numérique. Usages et compositions des acteurs. Toulouse : Octarès.

COTTIER P. et MICHAUT C. (2014). Pratiques numériques et travail scolaire : que font les lycéens ? Congrès Société Française des Sciences de l’Information et de la Communication, Toulon.

COTTIER P., MICHAUT C., et LEBRETON S. (2016). Usages numériques et figures des lycéens au travail, in Philippe Cottier et François Burban (dir.), Le Lycée en régime numérique. Usages et compositions des acteurs, Octarès.

COTTIER P. et PERSON J. (2018). L’expérience lycéenne des réseaux sociaux numériques, Distances et médiations des savoirs, N° 21.

COUTANT A. et STENGER T. (2010). Processus identitaire et ordre de l’interaction sur les réseaux socionumériques, Les Enjeux de l’information et de la communication, Vol. 2010, N°1, p. 45-64.

FAILLET V. (2017). La métamorphose de l’école quand les élèves font la classe. Éditions Descartes & Cie.

FAILLET V. (2019). Remodeler sa salle de classe et sa pédagogie. Canopé Éditions.

FLUCKIGER C. (2014). L’analyse des Environnements Personnels d’Apprentissage sous l’angle de la discontinuité instrumentale, Revue STICEF, Vol. 21.

FORTE A., DICKARD M., MAGEE R. et AGOSTO D. (2014). What do teens ask their online social networks ? Social Search Practices among High School Students. Proceedings of Computer-Supported Cooperative Work and Social Computing (CSCW), Baltimore, MD.

DUCLAYE F., COLLIN O. et PETRIER E. (2006). Fouille du Web pour la collecte de données linguistiques : avantages et inconvénients d’un corpus hors-normes. In 6èmes Journées Francophones Extraction et Gestion des Connaissances, p. 53-64.

GAUDUCHEAU N., et MARCOCCIA M. (2017). Les forums Internet comme espaces de discussion entre adolescent.e.s sur l’orientation scolaire : vers la construction d’une contre-expertise ?, L’orientation scolaire et professionnelle, Vol. 42, N°2.

GINZBURG C. (1989). Traces. Racines d’un paradigme indiciaire. In Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, p. 139-180

HERRING S. (2004). Computer-Mediated Discourse Analysis, An approach to Researching Online Behavior. In Barab S., Kling R., Gray J. (eds.). Designing for Virtual Communities in the Service of Learning. Cambridge, UK : Cambridge University Press, p. 338-376.

MIERLIO (van) T. (2014). The 1% rule in four digital health social networks : an observational study. Journal of Medical Internet Research, Vol. 16, N°2.

NIQUE C. (1990). Comment l’École devint une affaire d’État. Nathan, Paris.

TARANTINO K., McDONOUGH J. et HUA M. (2013). Effects of student engagement with social media on student learning : A review of literature. The Journal of Technology in Student Affairs, Vol. 42.

[1La terminologie « Web 2.0 » a été proposée en 2003 par Dale Dougherty pour caractériser l’évolution du web vers une plus grande facilité de publication et vers la mise en réseau des individus.

[2Baromètre du numérique 2018, CREDOC, Enquêtes sur les « Conditions de vie et aspirations des français », p. 157.

[3Baromètre du numérique 2018, CREDOC, Enquêtes sur les « Conditions de vie et aspirations des français », p. 42.)

[5Lurker est un terme anglo-saxon qui dérive du verbe to lurk signifiant « se cacher ». Ce terme désigne un internaute qui lit les échanges dans les espaces de discussions numériques sans y participer.

[6Il faut garder à l’esprit qu’un élève ne peut être associé définitivement à un comportement sur la base d’une question posée. Il convient de comprendre cette typologie comme une synthèse des comportements observés dans le cadre de cette étude.

Un même élève pourrait adopter différents comportements suivant la matière, suivant le sujet, ou suivant d’autres facteurs susceptibles d’influencer son rapport au travail.

[7Ces profils sont des caractérisations schématiques d’individus observés à un moment donné. Rien ne dit qu’ils aient un caractère figé.

[8Ces deux sites n’apparaissent qu’une fois dans notre corpus mais il faut bien avoir à l’esprit le biais inhérent au moteur de recherche utilisé dans la sélection de ce corpus. Certains sites, optimisés pour les moteurs de recherche, sont sur-exprimés dans les premières occurrences.

De plus, l’ancienneté du site et la densité de son contenu sont des critères valorisés par l’algorithme de Google. Ainsi les mots-clés scolaires retenus dans le cadre de cette étude favorisent-ils dans doute les forums pédagogiques au détriment des autres.

[9Quelques corrections orthographiques ont été apportées à cette réponse afin d’en faciliter la lecture.


 

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