Pratiques langagières autour du camfranglais sur un réseau social

Quels impacts sur le français écrit de ses membres ?
lundi 15 septembre 2014 par Téguia Bogni

Pour citer cet article :

Téguia Bogni (2014). Pratiques langagières autour du camfranglais sur un réseau social : quels impacts sur le français écrit de ses membres ? Adjectif.net [En ligne], mis en ligne le 15 septembre 2014. URL : http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article307

Résumé :

Ce travail présente une étude exploratoire de la communication des membres d’une page dédiée au camfranglais sur Facebook afin d’en envisager l’impact sur le français écrit de ceux-ci. Ce travail est bâti sur trois grands axes : la situation linguistique du Cameroun, la population d’étude et les probables conséquences liées aux pratiques langagières d’un autre genre.

Mots clés :

Camfranglais, parler jeunes, pratiques langagières, écarts orthographiques, réseaux sociaux, forum.

par Téguia Bogni

Centre National d’Éducation, Ministère de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Cameroun)

Introduction

L’accès à internet est une réalité pour le plus grand nombre des jeunes Camerounais : de plus en plus de zones sont couvertes par les réseaux de téléphonie mobile qui sont, il convient de le rappeler, de bien meilleure qualité que par le passé. Les téléphones - donnant l’accès à Internet - et les ordinateurs sont de plus en plus à la portée des populations tandis que le prix de la connexion Internet dans les cybercafés ou des abonnements téléphoniques et les clés Internet est abordable. Les jeunes Camerounais, comme on pourrait s’y attendre, profitent tout particulièrement de cette mouvance technologique qui n’est pas sans susciter des interrogations au sujet de leurs pratiques communicationnelles.

En effet, en plus de l’utilisation d’un langage d’abréviation qui caractérise un certain genre de communication sur Internet, force est de constater qu’un bon nombre fait usage du camfranglais comme code de transmission de leurs pensées. C’est le cas dans certains forums où les jeunes Camerounais de tous horizons se retrouvent pour « taper les divers », Facebook ou Twitter étant les réseaux sociaux par excellence pour ces jeunes qui veulent s’ouvrir au monde.

Le but de ce travail est d’étudier la communication des membres d’une page dédiée au camfranglais sur Facebook et d’en envisager l’impact sur le français écrit de ceux-ci. Ce travail est bâti sur trois grands axes : la situation linguistique du Cameroun, la population d’étude et les probables conséquences liées à cette pratique langagière d’un autre genre.

Configuration linguistique du Cameroun

Le Cameroun est une véritable tour de Babel tant sa situation ethnolinguiste est diverse, complexe et fort intéressante. On dénombre 268 langues locales appartenant à trois familles de langues sur les quatre que compte l’Afrique.

Le français et l’anglais y sont les langues coofficielles : huit régions sont francophones et deux sont anglophones. À ces langues européennes, s’ajoutent l’allemand et l’espagnol qui sont étudiées dès le secondaire, dans le sous-système éducatif francophone. L’arabe n’est pas en reste : en effet, avec la présence d’une importante communauté musulmane, principalement dans le nord du pays, cette langue s’est implantée au point d’être enseignée dès le primaire dans les écoles dites franco-arabes ou anglo-arabes.

On note en outre deux langues créolisées : il s’agit, d’une part, du pidgin-english, une langue véhiculaire, à forte base d’anglais altéré et de langues camerounaises, parlée principalement dans les zones anglophones et dans les grandes villes ou zones commerciales du Sud-Cameroun et, d’autre part, du camfranglais, un parler propre aux jeunes Camerounais (Bissaya Bessaya, 2014).

À propos du camfranglais

Le mot camfranglais est composé de « cam » pour Cameroun et de « franglais ». On peut dire qu’il s’agit du franglais du Cameroun. Cet argot, apparu dans les années 1980 et dont les variantes dénominatives sont, entre autres, camfran et francamglais, est utilisé principalement par la jeunesse camerounaise pour communiquer.

Cette parlure est comparable au sheng, contraction des mots « SwaHili » et « ENGlish », du Kenya, tout au moins par la composition de son lexique. Les mots du Camfranglais sont d’origines très hétéroclites (Efoua-Zengue, 1999) : français, anglais, pidgin-english, langues camerounaises et africaines, etc. Un nombre important de ses mots sont créés par des procédés stylistiques aussi déroutants qu’imaginatifs : « grand match » pour signifier ébats sexuels ou encore « Je te tok que la nga neigeait » [1].

La conjugaison, la grammaire et le lexique du camfranglais sont fortement calqués sur le français ; toutefois, le camfranglais est loin d’être homogène. Le camfranglais varie d’une ville à une autre, car il est fortement influencé par les mots ou la syntaxe des langues locales des villes où il est parlé. Ebongue et Fonkoua (2011 : 269) distinguent cinq variétés de camfranglais : le camfranglais des lettrés, le camfranglais simplifié, le camfranglais classique, le camfranglais pur ou des non lettrés et le camfranglais idéal, « vers lequel tendent tous les camfranglophones toutes variétés confondues ».

À l’oral, sa phonétique est assez variable, voire instable ; il en est de même de sa forme écrite. Le camfranglais, sous sa forme écrite, est celle qui m’intéresse, notamment sur un réseau social comme Facebook. En parcourant différentes interventions sur les pages du réseau, j’ai identifié un groupe dédié au camfranglais au sein duquel j’ai collecté les données analysées dans cette contribution.

Collecte de données et méthode d’analyse

L’enquête a été menée sur les pages d’un groupe Facebook dédié aux locuteurs du camfranglais : « ici on topo le Camfranglais ! le speech des vrais man du Mboa » [2]. Il s’agit d’un groupe privé [3], comptant plus de 65 000 membres [4].

Des jeunes Camerounais, mais pas seulement, parlant ou voulant apprendre ladite langue s’y retrouvent pour discuter de sujets variés. Certains membres postent des messages, bien souvent accompagnés d’une photo, et d’autres les commentent. Il s’ensuit alors de longues interactions en fonction de la pertinence du sujet, mais sans doute aussi à cause de l’effet que produisent les réactions des uns et des autres. Dans ces îlots de commentaires, j’en ai ciblé un qui constitue le socle de mon étude ; il s’agit du post [5] d’un nouveau membre, blanc, qui crée le ‘’buzz’’ et qui, par conséquent, est le post le plus commenté depuis plus d’une dizaine de jours. Ce post (note 5) s’adressait à tous les membres, lesquels sont invités, par un message qu’ils reçoivent dans leur boîte de messagerie, à commenter.

Avant de sélectionner ce post, j’ai parcouru un millier de commentaires (1007) des « topoyeurs » pour identifier les langues utilisées, pour me faire une idée précise des possibles façons de communiquer dans ce cercle ; ce qui m’a amené à consulter le profil de chacun des intervenants pour collecter des informations telles que le sexe, l’âge et le niveau d’étude, pour l’essentiel. En tant que membre du groupe, j’ai aussi participé activement, mes commentaires ayant été de nature à orienter les débats pour obtenir certaines informations.

Comme méthode d’analyse, j’ai opté pour l’approche didactique pour rendre compte des langues et langages utilisés par ces membres de façon à percevoir les éventuelles influences entre leurs productions dans ce groupe et en français.

Remarques sur la population étudiée

Le profil des membres ayant réagi au post ciblé

Ceux qui interagissent sur le post étudié, 87 au total, 65 hommes et 22 femmes, majoritairement camerounais, sont présents dans toutes les régions du pays mais également à l’extérieur : France, Italie, Guinée Équatoriale pour ne citer que ces pays. L’âge des intervenants oscille entre 16 et 33 ans. Concernant leur niveau d’étude, le moins que je puisse dire est qu’ils sont lettrés, la plupart ayant fait des études secondaires.

Les langues et langages utilisés

L’examen des conversations des membres du groupe ciblé pour cette étude m’a amené à faire le constat selon lequel tous ne s’expriment pas absolument en camfranglais, c’est-à-dire qu’il est fréquent de lire un message sans le moindre mot camfranglais.

Deux langues sont majoritairement utilisées, parmi lesquelles, le camfranglais, comme dans les interventions suivantes : « Les topoyeurs d’ici sont des mboutmans, quand on vous tell que le profil ci est faux, vous djossez toujours » [6] ou « la nga djoss comme nous mon frere » [7] . Le français est aussi fréquemment utilisé, comme dans les interventions suivantes : « J’ordonne à tous d’aller dormir maintenant il se fait tard » ou « Bonsoir et bonne nuit à tout le monde ».

À côté de ces deux langues majoritairement utilisées, j’ai identifié d’autres langues, d’emploi circonstanciel, donc plutôt mineures : l’espagnol (« mui bien sara yo no sabe que tu hable la lengua italiana bien con frances » [8]) ; l’italien (« Lorenzo non capisco lo spagnolo dispiace !! » [9]) ou encore le fulfulde (« ore mabeh tikai » [10]).

Je note, par ailleurs, que les langues majoritairement utilisées sont chargées de langage SMS ou web, caractérisé par diverses abréviations rapprochant l’écrit de l’oral par la phonétisation lexicale, comme en témoignent les exemples suivants [11] : « Mouf tu es nouvelle et c est xa ki va faire k je n ai plus faim ? go kass dion » [12] ou « Ok.xa vo mieux pr tw » [13].

Les diacritiques et la ponctuation

J’ai constaté, à partir de l’observation précédente, une quasi-absence d’accent sur les voyelles des mots qui, en réalité, devraient en porter. Les mots présents dans différents exemples tels que « frere, meme » (français), « resé » (camfranglais) et « frances » (espagnol) l’attestent bien. Il en est de même pour ce qui est de la ponctuation ; cette dernière apparaît sporadiquement. Les points pour signifier la fin d’une phrase sont plutôt rares, les virgules peu présentes. En revanche, les points d’interrogation et d’exclamation sont très souvent usités.

La maîtrise du camfranglais

Il a été difficile d’évaluer le niveau de maîtrise du camfranglais des intervenants puisque la présence d’un seul mot camfranglais peut conférer à une phrase, sa légitimité, même si les autres mots français ont des équivalents en camfranglais. Cependant, je réalise qu’un fort nombre de commentaires postés sur les pages du groupe ne contient aucun mot camfranglais ; le fait étant que ce groupe échange sur internet où s’observe une certaine prévalence de la règle suivante : on peut communiquer comme bon nous semble.

Quels impacts sur le français écrit des intervenants ?

Pour mesurer l’impact des pratiques rédactionnelles relevées plus haut sur le français des locuteurs camfranglais, il conviendrait de considérer deux paramètres qui me semblent importants, à savoir : la capacité à écrire correctement et la volonté d’écrire correctement. Or, aucun élément ne me permet, à proprement parler, de faire clairement cette distinction.

En effet, les intervenants de ce groupe se sentent appartenir à une famille. Dès lors, la volonté des membres est de s’exprimer sans contrainte. J’y vois une liberté d’expression réclamée de communiquer dans le(s) code(s) de son choix. Certains montrent leur hostilité à utiliser le français : « Ici on talk en langua du mboa pas le langua du babylone ici c’est le mboa pas beng » [14] quand d’autres exhortent les non-locuteurs du camfranglais à le devenir : « il fo speak c pa le french ma resé » [15] alors que d’autres encore, qui ne comprennent pas grand-chose au camfranglais, demandent qu’on parle en français : « Parlez même en français s’il vous plait !!! ».

Ce dernier message est la preuve qu’il faut s’imprégner ou être " initié " pour comprendre les commentaires des uns et des autres. De toute évidence, les membres de ce forum s’expriment volontairement dans tous ces différents codes, qui sont organisés de manière complexe.

Pourtant, à y regarder de près, quelques éléments glanés ça et là me permettent de penser que cette façon d’écrire aura un impact sur le français écrit des membres du groupe. Lorsque j’examine ce commentaire, par exemple : « Ah mince je wandayait » (« Ah mince ! je m’étonnais. »), je constate que le verbe wanda [16] (« s’étonner ») en camfranglais est conjugué à l’imparfait de l’indicatif ; sauf que l’accord est incorrect. Comme désinence, on aurait eu « -ais » au lieu de « -ait » à la première personne du singulier. L’exemple suivant va dans le même sens : « tsuip tu dit meme rien de bon go kas » (« Tsuip [17] ! Tu ne dis même rien de bon. Barre-toi. ») ; à la terminaison du verbe dire, on aurait eu un « -s » plutôt qu’un « -t ». Cet autre cas encore est tout aussi sujet à interrogation : « Alain j’ai des copine mais elles sont toute Mariées désolé pour toi. » ; tandis que « copine » et « toute » ne sont pas accordés, « Mariées », quant à lui, l’est.

Même si ces « erreurs » peuvent être le produit d’activités d’écritures non révisées de communication sur les réseaux, je note tout au moins qu’il y a une négligence, un laisser-aller.

Discussion

Le point de vue normatif que soulève la problématique peut surprendre dans l’analyse d’usages de types argotiques. Pourtant, toutes les langues parlées ont bien des normes, mêmes implicites. C’est le cas au moins en camfranglais : il est difficile pour un lettré de dire : « Je vais lui call afta. » (« Je vais l’appeler après. »). Mais du moment que le but de tels parlers est de s’éloigner des normes de toutes sortes, ces « légèretés » ne sont-elles pas recherchées pour montrer son anticonformisme ? En effet, les écarts que j’ai relevés n’entament en rien la compréhension des énoncés dans lesquels ils sont présents. Dès lors, le plus important n’est-il pas que le message passe dans ce groupe ?

Conclusion

Pour cette étude, j’ai succinctement présenté les langues parlées au Cameroun, ensuite je me suis concentré sur le camfranglais qui est l’argot de la jeunesse, enfin j’ai essayé de comprendre comment ces jeunes communiquent au sein d’un groupe facebook dédié à leur langue qu’est le camfranglais.

J’ai constaté que dans ce groupe, le camfranglais est loin d’être la langue la plus usitée : les jeunes s’expriment en plusieurs langues et langages, tous entremêlés ; ce qui crée, par des alternances codiques, des formes discursives hybrides que seuls les initiés peuvent décrypter.

Cette façon de s’exprimer apparaît plus comme un choix ou mieux, une revendication, pour affirmer une identité, qu’une quelconque contrainte. En revanche, l’étude de quelques cas, suggère que, parfois, il y a une méconnaissance des règles d’accords grammaticaux. Dès lors, il y a peu de doute que cela impactera sur la façon d’écrire le français de certains.

Références

Bissaya Bessaya, E. T. (2014). Le Camfranglais. Edilivre.

Bulot, T. (Dir.), (2004). Les Parlers jeunes, pratiques urbaines et sociales. Cahier de sociolinguistique n°9, Presses universitaires de Rennes.

Ebongue, A. et Fonkoua, P. (2010) « Le camfranglais ou les camfranglais ? » in Le Français en Afrique, pp. 259-270. Disponible sur http://www.ddl.ish-lyon.cnrs.fr/fulltext/fflac/Ebongue_-_Camfranglais.pdf

Efoua-Zengue, R. (1999). « L’emprunt : figure néologique récurrente du camfranglais », In Mendo Zé (éd.) Le français langue africaine : Enjeux et atouts pour la Francophonie. Paris, Publisud, pp. 168-177.

Gautier, R. et Chevrot, J-P. « Influence des réseaux sociaux sur l’usage et l’acquisition du français langue seconde par des Américains lors de séjour d’étude en France : une étude exploratoire ». Congrès Mondial de Linguistique Française – CMLF 2012 SHS Web of Conferences, pp. 2071-2082.

Rama, D. « Analyse de l’impact culturel d’un changement technologique sur la sociabilité adolescente », Adjectif [En ligne], mis en ligne le 24 juillet 2014. URL : http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article300

Thiam, N. (1997) « Alternance codique » in Moreau, M.-L. (éd.) Sociolinguistique. Concepts de base. Liège : Pierre Mardaga, pp. 32-35.

Trimaille, C. et Billiez, J. (2007). « Pratiques langagières de jeunes urbains : peut-on parler de ’parler’ ? » in, C. Molinari et E. Galazzi (éds), Les français en émergence, Bern, Peter Lang, pp. 95-109.

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[1« Je te dis que la fille avait la peau blafarde ». Ici neiger devient personnel et signifie avoir la peau blanche lorsqu’on n’est pas oint après une baignade.

[2Qu’on peut traduire par : « Ici on parle le Camfranglais ! le parler des vrais Hommes du pays »

[3Seuls les membres du groupe voient les interventions et peuvent les commenter.

[465 705, à la date du 10 août 2014.

[5« Bonjour tout le monde.
Suis nouvelle dans ce groupe que je connais grâce à mon petit-ami camerounais évidement
Vous êtes tous tres drôles. Kiss »

[6Qu’on peut traduire par : « Les parleurs d’ici sont des idiots, quand on vous dit que le profil-ci est faux, vous causez toujours ».

[7« La fille parle comme nous, mon frère »

[8« Très bien, Sara. Je ne savais que tu parles la langue italienne aussi bien que le français. »

[9« Lorenzo, je ne comprends pas l’espagnol, désolée !!! »

[10« Ils ont perdu la tête. »

[11Les termes mis en gras sont ceux qui ont été abréviés.

[12« Dégage ! Tu es nouvelle. Mais est-ce ça qui fera que je n’aie plus faim ? Casse-toi, dis donc ! »

[13« D’accord, ça vaut mieux pour toi. »

[14« Ici on parle en langue du pays, pas la langue de Babylone ; ici c’est le Pays pas l’Occident. »

[15« Il faut parler [le camfranglais] ; ce n’est pas le français, ma sœur. »

[16« Wanda » qui vient de l’anglais « wonder » est ici francisé par adjonction de la terminaison verbale.

[17Expression de lassitude ou de mépris


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10 avril 2017
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