Culture numérique et jeunes générations : étude des usages d’Internet chez les préadolescents

mercredi 13 août 2014 par Laura Jankevičiūtė

Pour citer cet article :

Jankevičiūtė, Laura (2014). Culture numérique et jeunes générations : étude des usages d’Internet chez les préadolescents Adjectif.net [En ligne], mis en ligne le 13 août 2014. URL : http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article303

Résumé :

Ce texte présente certains des éléments de la thèse rédigée par Laura Jankevičiūtė et intitulée « Internet et les préadolescents : quels usages ? Approche visuelle et participative » qui a été soutenue en décembre 2013 à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 (Laboratoire MICA). D’une part, il expose une démarche scientifique appliquée et ses principes en se focalisant sur l’interdisciplinarité, l’approche anthropologique, le public des préadolescents, ainsi que sur les méthodes visuelles et participatives utilisées durant l’étude dans deux collèges publics bordelais. Et d’autre part, il fournit les résultats principaux de la recherche qui permettent de découvrir les caractéristiques de contexte et de contenu des usages d’Internet chez les préadolescents.

Mots clés :

Préadolescents, Internet, usages, culture numérique, Sciences de l’Information et de la Communication, anthropologie, méthodes visuelles, recherche participative.

par Laura Jankevičiūtė

Docteure en Sciences de l’Information et de la Communication

Cadre conceptuel et problématique

Selon Hervé Glevarec, « la notion de culture jeune laisse entendre qu’il y a des pratiques, des goûts, des objets, différents et nouveaux par rapport à ceux d’adultes » (Glevarec, 2010, p. 77). En observant les préadolescents d’aujourd’hui, nous remarquons rapidement la fréquentation importante d’Internet. Nous voyons que ces usages numériques s’insèrent dans l’ensemble des activités culturelles et subculturelles spécifiques aux préadolescents et forment leur « culture numérique ». Comment peut-on définir cette notion ?

Notons que si, tout d’abord, la culture numérique désignait les nouveaux savoirs et savoir-faire en micro-informatique, c’est-à-dire les compétences techniques spécifiques aux utilisateurs de systèmes informatisés (Proulx, 1987), les recherches faites depuis le milieu des années 1990 dévoilent l’aspect social de ce phénomène. Par exemple, Josiane Jouët et Dominique Pasquier parlent de la « culture de l’écran » propre aux jeunes générations, qui recouvre les références pratiques, cognitives et symboliques qui sont mobilisées dans l’usage des artefacts à écran (Jouët et Pasquier, 1999). Les chercheuses remarquent que la présence d’écrans change les relations des jeunes au monde et à l’autre, qu’elle modifie la manière dont ils structurent leur sociabilité.

La façon de traiter la culture numérique avec son contexte social s’est fortement développée dans les discours scientifiques jusqu’à aujourd’hui. Pascal Lardellier dans son livre Le pouce et la souris. Enquête sur la culture numérique des ados (2006) analyse la manière dont les adolescents s’approprient les technologies de l’information et de la communication. L’auteur indique que :
[cette appropriation] relève bien d’une culture, puisque ces technologies ne sont pas pour eux des outils purement fonctionnels. Elles induisent une relation dynamique, permettant surtout le partage de contenus élaborés, et de quelque chose de plus. Elles se fondent sur des codes spécifiques, requièrent des compétences et se réfèrent à des valeurs, partagées par les membres de la communauté adolescente. (Lardellier, 2006, p. 81)

Marc Deuze (2006) distingue trois caractéristiques de la culture numérique :

  • la participation qui désigne le statut actif dans la construction du sens ;
  • la remédiation qui est liée à la capacité non seulement d’adopter mais aussi de modifier et de manipuler les informations ;
  • et le bricolage qui indique le démontage et l’assemblage de la réalité médiatisée.

Notons encore les travaux d’Henry Jenkins qui analysent les changements de la sphère médiatique et dessinent un modèle de la « culture de la convergence » (Jenkins, 2006). Le chercheur souligne que chacun de nous construit sa propre mythologie à l’aide de morceaux et de fragments d’informations. Selon H. Jenkins, nous les extrayons du flux continu des médias qui nous entourent et les transformons en sources grâce auxquelles nous donnons un sens à notre vie quotidienne.

Suite à cette investigation terminologique, dans notre travail nous avons posé les questions suivantes : comment le préadolescent se sert-il d’Internet pour construire sa propre « mythologie » ? Quelles sont les caractéristiques de la culture numérique en ligne des préadolescents ? Quelles formes prend-elle ? Quelle sorte de valeurs exprime-t-elle ?

Si les technologies, longtemps nommées nouvelles, sont désormais banalisées, la création continue de fonctionnalités et de services tend à faire surgir de nouveaux usages, ainsi que de nouvelles modalités de réalisation des anciens usages. Avec le développement de nouveaux espaces et dispositifs en ligne, des usages significatifs se forment et s’enracinent dans la vie des préadolescents. Notre objectif de recherche était d’explorer ces usages d’Internet des préadolescents, âgés de 11 à 14 ans, dans toute leur complexité d’une manière anthropologique et ethno-qualitative.

La diversité de dispositifs, de services, d’espaces en ligne illustre la complexité de la réception. Internet devient un lieu où les jeunes usagers tentent de concilier valeurs et intérêts personnels. Leurs usages reflètent les différentes attentes face à Internet, liées à leurs propres représentations. Chaque jeune internaute les superpose et les combine à sa façon. Notre désir d’appréhender la réalité de ces usages du point de vue des préadolescents nous a confrontée à la question suivante : comment étudier les usages d’Internet dans leur globalité ? Notre recherche a comporté également des questionnements sur la méthodologie de la recherche auprès des préadolescents : comment étudier notre objet sans poser à nos interlocuteurs des questions trop proches de notre problématique pour ne pas les amener à confirmer nos à prioris ? Quelle technique permettrait de dévoiler la logique de leur pensée ?

Approche et méthodologie

Interdisciplinarité

Notre première démarche a été plutôt classique : nous avons décidé de constituer une base solide des connaissances sur le sujet en question. Nous avons voulu nous situer dans le champ des études sur les publics d’enfants, d’adolescents et de jeunes et de leurs rapports aux technologies numériques de l’information et de la communication. Nous avons mobilisé des connaissances théoriques à travers une recherche bibliographique approfondie : nous avons puisé de nombreuses références en psychologie, sociologie, sciences de l’éducation, anthropologie et, bien évidemment, en sciences de l’information et de la communication.

Notons que nous avons mené notre travail dans une période marquée par un fort intérêt scientifique pour la relation que les publics d’enfants, d’adolescents et de jeunes entretiennent avec Internet. Plusieurs ouvrages et études sont parus tout au long de notre recherche. À chaque fois, leurs problématiques nous encourageaient à continuer à travailler sur ce sujet d’actualité, à analyser les liens entretenus entre les TNIC (technologies numériques de l’information et de la communication) et les préadolescents, à expliquer leurs nouveaux comportements numériques. Mais nous reconnaissons qu’en même temps, ils nous poussaient à repenser systématiquement nos questionnements et l’intérêt de notre recherche pour la science. C’est la complexité des usages d’Internet qui nous passionnait. En assemblant les approches venant de différentes disciplines et en nous servant des concepts de courants scientifiques variés, nous avons démontré l’originalité de notre discipline et de notre objet.

Approche anthropologique

Au début de notre recherche nous avons remarqué que, durant les dernières années, les études des traces d’actions en ligne sont devenues de plus en plus nombreuses dans ce champ d’études. Selon nous, cette approche n’est pas suffisante pour comprendre ce qu’est un usage car elle ne permet pas d’appréhender la complexité de cette notion. De plus, les études récentes qui portent sur les usages d’Internet chez les publics d’enfants, d’adolescents et de jeunes se sont spécialisées et il est devenu difficile d’avoir une vue d’ensemble de la situation globale. Ces tendances ainsi que le désir d’examiner minutieusement notre objet pour refléter l’usage d’Internet comme un construit social, nous ont poussée à choisir l’approche anthropologique.

Dans notre recherche, l’approche anthropologique a permis d’étudier les usages d’Internet de façon plus assidue et de comprendre ce qu’Internet représente pour les jeunes usagers, comment il s’inscrit dans leur environnement, quel rôle il joue dans la construction de leurs modes de vie. Quelles sont les particularités de cette approche ? Basée sur la description précise, l’analyse et la compréhension nuancée des usages, elle offre la possibilité d’accéder à la complexité et aux subtilités du phénomène dans la vie quotidienne. C’est une approche qui prend en compte chaque expérience singulière et cherche à fournir des outils pour comprendre ce phénomène social à un niveau plus large. Elle se distingue par une attention consciemment portée sur les récits de vie ou les représentations des objets étudiés, dans notre cas sur le rapport personnel d’un individu à Internet. Elle permet d’approfondir la notion plus commune de culture, notamment de culture numérique.

Public des préadolescents

À notre avis, pour pouvoir analyser les usages d’Internet et les situer dans le contexte de la culture numérique d’aujourd’hui, il est indispensable de connaître les attributs de la culture préadolescente. La connaissance des caractéristiques principales des préadolescents est également propice pour organiser le travail sur le terrain. Pour cela, nous avons étudié les spécificités de la préadolescence. Il n’a pas été facile d’en trouver une définition claire et invariable. Et même si nous avons constaté l’ambiguïté de la notion, nous l’avons choisie pour notre recherche. Elle était la plus pertinente pour définir les personnes âgées de 11 à 14 ans qui vivent le passage complexe, ambigu, intermédiaire de l’enfance à l’adolescence.

Ensuite, nous avons décidé de nous rendre sur le terrain pour réaliser une pré-étude : nous avons voulu nous familiariser avec les préadolescents, les rencontrer, les observer, cerner leurs caractéristiques, tester différents modes d’organisation d’une étude, explorer des méthodes variées. L’approche anthropologique a influencé notre posture vis-à-vis du public étudié et son rôle dans notre travail. Les préadolescents étaient centraux dans notre étude. Nous les avons considérés comme des acteurs sociaux dont la parole peut être recueillie, analysée et faire sens. Nous avons eu pour objectif d’aborder leurs expériences des usages d’Internet et de découvrir une réalité exprimée de leur point de vue.

Méthode visuelle et participative

Appliquée intuitivement durant la pré-étude, la méthode visuelle a été choisie pour le travail avec les préadolescents. Le choix de cette méthode pour notre recherche n’a pas été fortuit. Il s’explique par quelques raisons importantes. Tout d’abord, c’est l’approche anthropologique qui nous a amenée à chercher une méthode pour englober les dimensions multiples de notre objet. Ensuite, c’est l’envie d’étudier l’objet du point de vue des participants qui nous a poussée à trouver une méthode collaborative. Notre conception méthodologique visait à introduire l’approche constructiviste fondée sur l’idée d’examiner les médias et les significations qui leur sont rattachées sur la base des expériences du jeune utilisateur. De plus, la méthode visuelle participative (Banks, 2001 ; Mitchell, 2011 ; Gauntlett, 2007) a été choisie en prenant en compte les caractéristiques de notre public car, selon nous, il faut adopter des stratégies méthodologiques qui résonnent avec les habitudes et les préoccupations propres au public étudié.

En analysant la méthode d’observation, Philipe Le Guern parle d’un « principe de réalisme » (Le Guern, 2008, p. 19). C’est notamment ce principe qui a guidé le choix du contexte d’investigation pour notre recherche : pour le bon déroulement de notre étude nous avons privilégié deux aspects, l’accessibilité du terrain et la faisabilité de l’étude. C’est pour cela que nous avons décidé de mener une étude au collège, un endroit où les préadolescents passent la plus grande partie de leur journée.

Notre étude a été réalisée auprès de 74 préadolescents (42 filles et 32 garçons) âgés de 11 à 14 ans. Issu de deux collèges publics bordelais de niveaux socio-économiques et socioculturels différents. L’étude s’est déroulée en 2 étapes. Dans un premier temps, les préadolescents ont dû observer leurs usages d’Internet pendant une période de 7 à 10 jours et ont réalisé à la maison un collage ou un dessin sur un écran vide d’un ordinateur portable en papier que nous avions distribué à chaque collégien. Dans un second temps, nous avons mené 46 entretiens-réflexifs (19 entretiens individuels, 26 entretiens avec 2 collégiens et un entretien avec 3 collégiens) aux CDI des collèges, sur les usages d’Internet reflétés dans les réalisations des collégiens. Les dessins et les collages créés ont permis d’approfondir les entretiens qualitatifs et ont stimulé la parole des jeunes participants. Les détails que les participants ont relevés dans leurs visuels pour les expliciter pendant l’entretien ont permis de développer de nouvelles pistes de recherche.

Principaux résultats

Contextes des usages d’Internet chez les préadolescents

Les usages d’Internet ne peuvent pas être isolés de leur contexte, de leur cadre temporel et physique. C’est pour cela tout d’abord nous avons effectué une analyse des contextes des usages qui nous a poussée à scruter les « réalités familiales » de notre public : tactiques spatiales et temporelles, modèles et postures relationnelles que le préadolescent applique pour avoir accès à Internet ou au moment où il y surfe. Nous avons étudié les principaux lieux de connexion à Internet, les temporalités des usages d’Internet et les relations avec les différents acteurs qui se forment autour et durant les activités en ligne.

Internet s’insère d’une façon flexible dans la vie ordinaire des préadolescents mais le plus souvent les jeunes usagers s’y connectent à différents moments de la soirée. Selon nous, les discours des jeunes internautes révèlent plutôt l’utilisation excessive d’Internet que l’addiction au sens propre de ce terme psychologique qui est très répandu dans la société. Les résultats de notre étude montrent que nos sujets sont des usagers limités d’Internet car ils sont soumis aux contraintes des rythmes quotidiens et très souvent sous le contrôle des adultes.

Une grande partie de nos enquêtés a parlé de la négociation, du système de contrat, de l’instauration de la confiance qui s’établissaient dans les relations familiales pour prolonger le plaisir du temps passé en ligne. Par contre, la restriction des usages numériques et la limitation du temps de connexion à Internet sont souvent utilisées par les parents comme une forme de punition.

En outre, les rythmes selon lesquels vivent les préadolescents conditionnent les espaces où les collégiens surfent sur Internet. Le temps libre à l’école est vécu comme un moment de partage, d’échange, de détente avec les autres et non pas comme une occasion de se mettre devant un écran d’ordinateur. Internet est peu consulté aux CDI des collèges à cause de restrictions, de limitations et de la surveillance. C’est à la maison que la quasi-totalité des connexions à Internet chez nos préadolescents s’établit. En analysant les particularités des usages dans la sphère privée, nous découvrons que l’environnement sociotechnique et son développement au sein du foyer, le multi-équipement et les ordinateurs personnels des enfants, sont des indicateurs de la culture contemporaine de la maison marquée par l’individualisation croissante des modes de vie. Mentionnons que les discours des préadolescents rencontrés montrent qu’Internet se distingue par sa capacité à individualiser les interactions : il permet de s’extraire facilement de la vie familiale et de retrouver des univers séparés pour chaque membre.

Les interactions communes devant l’écran d’ordinateur peuvent contribuer à harmoniser une vie de famille, rétablir du lien, offrir la possibilité de se réconcilier et de vivre des instants complices. Internet peut contribuer à modeler les interactions de nature collaborative, par exemple dans le cas de parents dont les compétences informatiques sont peu développées. Il continue à bouleverser les liens intergénérationnels en inversant le sens de la transmission, les jeunes générations instruisant les anciennes. La recherche des solutions et la résolution des problèmes rencontrés constituent l’un des supports des relations entre les enfants et leurs parents (souvent les pères) à l’aise sur Internet et avec l’informatique. De plus, les préadolescents s’adressent volontairement aux parents pour juger de la fiabilité des informations trouvées et à travers des demandes d’aide ou d’explication, ils se rapprochent de leurs parents. Quant à la fratrie, ce type de relations s’instaure également devant l’écran d’ordinateur. Avec leurs frères et/ou sœurs, les préadolescents visionnent des vidéos, regardent des films et des séries télévisées, lisent des histoires drôles, etc.

Mentionnons qu’Internet procure des occasions de développer une compréhension du point de vue de l’autre, mais ce plaisir et ce bonheur d’être ensemble se superposent avec la jalousie et la concurrence pour créer des formes interactionnelles de type conflictuel. La conflictualité fraternelle apparaît chez les familles qui possèdent un seul ordinateur et où les tensions entre les frères et les sœurs se forment au moment où il faut le partager. Plusieurs stratégies se mettent en place pour partager le temps des connexions sur Internet et lorsque les tensions dans la fratrie devant un seul ordinateur augmentent et deviennent excessives, elles incitent à revendiquer un ordinateur personnel. Les disputes sont également courantes au sein des familles multi-équipées où les conflits surgissent impulsivement, sans raisons importantes : la colère s’explique par la rivalité spontanée entre les enfants. Bien évidemment les contestations se forment entre les préadolescents et les parents, le plus souvent à cause du contrôle que les précédents appliquent pour surveiller le temps et le contenu des usages d’Internet.

Internet permet d’individualiser les interactions communes et de s’extraire facilement d’une vie familiale et de retrouver des univers séparés pour chaque membre. Les collégiens défendent les usages individuels d’Internet parce qu’à leur avis la découverte des sites où ils surfent peut engendrer la divulgation de leurs relations sentimentales et l’interdiction des sites fréquentés. Les jeunes internautes interrogés suggèrent un manque de respect, d’écoute et de compréhension de la part des parents. L’avertissement et les rappels des dangers d’Internet sont souvent interprétés comme un contrôle et une critique. Pour cela, les préadolescents prennent de la distance avec leur famille, ils s’enferment dans leurs chambres pour s’adonner aux plaisirs d’Internet et résument en disant que les parents ne « peuvent pas comprendre parce que ce n’est pas leur génération ».

Contextes des usages d’Internet chez les préadolescents

Nous avons très vite remarqué que les usages d’Internet ne sont pas uniformes, car le public des préadolescents est pluriel : les conditions d’accès, la curiosité, les centres d’intérêt, les pratiques culturelles, les loisirs, l’âge, le sexe sont des facteurs signifiants pour la formation des usages individuels. Les usages d’Internet des préadolescents sont singuliers et révèlent l’hétérogénéité des comportements en ligne des jeunes usagers. Poussée par l’idée de Philippe Descola, selon laquelle « la tâche d’anthropologie est de mettre à jour des régularités dans ce foisonnement de particularismes » (Descola, 2002), nous avons analysé les usages d’Internet par rapport à leur contenu. En analysant les discours des collégiens rencontrés nous avons distingué sept types d’usages (communicationnels, identitaires, culturels, sportifs, médiatiques, ludiques, informationnels) qui sont minutieusement présentés dans notre thèse. Ici nous fournissons les grandes tendances et leurs principales caractéristiques.

Usages communicationnels orientés vers l’entretien de liens forts

Quant aux usages communicationnels, il est intéressant de noter que les préadolescents sont curieux de tester les nouveautés en ligne mais dans la majorité des cas, ils n’utilisent qu’un seul site ou dispositif pour discuter avec leurs amis. Ils savent composer et envoyer des lettres électroniques mais reconnaissent qu’ils le font rarement. Les préadolescents rencontrés ont des comptes sur MSN ou Skype mais privilégient les dispositifs « à la mode », notamment Facebook, interface sociotechnique qui donne naissance à une pluralité de formes de communication sur un seul site et permet d’interagir d’une manière spontanée et instantanée. Chez ce public, l’importance que l’on attribue à l’autre dans l’acte de communication via Internet est mesurée par la rapidité et non pas par la qualité des réponses. Notons que l’adhésion et l’appartenance aux groupes d’amis sont fortement liées à l’usage actif des outils sociotechniques en ligne : aujourd’hui pour s’intégrer dans le groupe, il est indispensable de rejoindre le réseau et de poursuivre les actions des autres en ligne. Les dispositifs en ligne aident à construire, maintenir et développer des amitiés avec leurs pairs. Cette communication sur Internet s’effectue avec un cercle restreint de personnes composé des amis les plus proches, que les préadolescents voient chaque jour. Les interactions sociales avec les autres personnes de la liste restent occasionnelles et fortuites.

L’engouement pour les facteurs de facilité, de rapidité et de flexibilité des services sur une plateforme unique explique la popularité de Facebook chez les préadolescents. Selon nous, l’existence de fonctionnalités et d’outils cadrés sur Facebook restreint les capacités créatives des préadolescents. Certains essaient de dépasser ces limites et cherchent l’authenticité, mais la majorité d’entre eux s’adonne à des actualisations fréquentes de leur profil, assez simplistes. Il apparaît que Facebook enferme les préadolescents dans des sortes de carcan : courtes phrases du jour, affichage de liens, de photos, etc. Ils font ce qui est proposé. Alors que, par exemple, l’écriture d’un blog demande beaucoup plus de réflexivité et de créativité, elle propose un espace davantage modifiable et laisse plus de liberté. Sur les blogs, on est censé créer des contenus plus riches pour attirer l’attention de l’autre.

Le contexte contemporain, l’âge et les nouvelles manières d’être et de s’exprimer déterminent les usages identitaires d’Internet chez les préadolescents. Les collégiens choisissent la facilité, l’instantanéité, la spontanéité et l’efficacité proposées par les supports numériques « à la mode ». Les actions effectuées sur Facebook dévoilent les mutations vécues par l’individu en construction et confirment l’importance des relations entre pairs dans ces étapes de la vie. Facebook permet de créer une identité numérique qui constitue un support d’entretien et de conformation des relations amicales. Pour cela il est accepté, apprécié et utilisé par les préadolescents, alors que les autres dispositifs d’expression identitaire, notamment le blog qui demande beaucoup plus d’investissement, de réflexivité et de créativité, perdent leur popularité et, à leurs yeux, ont peu d’intérêt.

Usages instantanés pour se divertir …

Notre étude a conclu que nos sujets se rendent sur Internet pour écouter quelques chansons, regarder quelques clips, lire un peu sur leurs groupes et leurs chanteurs préférés, chercher des paroles de chansons. En outre, les usages ludiques ont le même caractère : l’attachement fort des jeunes internautes à des sites de jeux en ligne peut être expliqué par le fait que ces usages apaisent la tension engendrée par des rythmes et des routines quotidiens. Chez le public rencontré, le temps passé à jouer aux jeux en ligne est associé à la détente, au plaisir et au divertissement qu’ils obtiennent d’une façon facile et rapide.

… qui assemblent détente et socialisation

Les usages d’Internet destinés à se divertir créent également de nouvelles formes de sociabilités. Par exemple, les pratiques d’écoute de musiques via Internet entraînent des pratiques sociales parce qu’il s’agit de développer des réseaux et des groupes d’amis sur la base des musiques partagées qui portent un sens commun : ils engendrent des discussions en ligne, rappellent de bons moments passés ensemble, ou encore les fanfictions, écrites et publiées sur Internet, illustrent l’importance de trouver des sources de valorisation, la nécessité d’aller chercher la reconnaissance auprès d’autres personnes. Notons que le jeu en ligne devient également une occasion de médiation sociale, un moyen d’entrer en relation avec d’autres personnes car ces espaces permettent aux jeunes internautes de discuter sur des canaux de conversation intégrés dans le jeu, de faire des connaissances, de s’organiser pour jouer ensemble en même temps.

Usages pour prolonger et développer les pratiques culturelles, sportives et médiatiques

Les usages de ce type montrent aussi le principe de la continuité des pratiquesculturelles et médiatiques en ligne. Prenons la lecture de BDs et de mangas en ligne qui est pratiquée par les préadolescents en prenant en compte les facteurs suivants : la gratuité, l’attrait du format vif et animé, l’accessibilité flexible et l’abondance des BDs et des mangas numériques. Les différents dispositifs disponibles en ligne favorisent le développement de la culture des fans. Ces usages stimulent la créativité et les échanges des jeunes usagers car Internet est utilisé non seulement pour découvrir, lire ou regarder, s’informer, mais également pour s’exprimer de manière créative, de partager une passion, d’en discuter.

Usages utilitaires marqués par la rapidité de la démarche

Quant à la recherche d’informations formelles pour l’école, nous avons remarqué une absence de sentiment de perdition chez notre public, qui s’explique par la nature simple des informations recherchées, ainsi que par l’aptitude, simpliste, à identifier des éléments d’information faisant sens pour les préadolescents.

La recherche pour l’école se fait majoritairement sur Internet, la grande partie de préadolescents rencontrés y recourt de manière préférentielle. Les démarches s’effectuent sans trop de difficultés : les sujets définis par le professeur servent comme mots clés que les préadolescents tapent sur Google ; les premières références, très souvent celles de Wikipédia, sont appréciées par la clarté du contenu ; et la pratique du copier-coller est utilisée pour la production de leurs propres exposés.

Par contre, la recherche d’informations informelles est beaucoup plus dynamique et se fait sur plusieurs sites dans le but de comparer les informations trouvées (par exemple, le prix des articles), d’enrichir les savoirs sur le sujet en question (par exemple, comment se maquiller ou installer le logiciel) ou d’accroître la base des sources d’information sur une passion (par exemple, les images des animaux ou des stars).

Conclusion

Les préadolescents d’aujourd’hui ont une relation particulière avec Internet. Ils ont leur propre culture numérique dont les usages d’Internet font partie. Ils s’en servent souvent de façon spontanée et dynamique : ils s’avèrent curieux, car ils veulent essayer, découvrir, expérimenter, mais aussi tenaces. Ils n’ont, la plupart du temps, pas peur de cliquer, de se tromper, de refaire la même démarche plusieurs fois. De plus, les préadolescents semblent rapides et impatients en ligne. Mais signalons qu’en même temps, ils peuvent être prudents et se poser plusieurs questions importantes, notamment sur des dangers et des risques d’Internet.

Questionner l’épanouissement technologique des jeunes publics permet de saisir certains des codes spécifiques sur lesquels se fondent les normes et les valeurs de la génération d’aujourd’hui. Nous voyons que les rapports avec les interfaces numériques sont en constante évolution et qu’une recherche continue est nécessaire pour mieux connaître et cerner cette culture jeune.

Confrontée à une telle réalité, nous concluons que notre recherche ne nous a permis de saisir qu’une petite partie de la culture numérique des préadolescents, si complexe et multidimensionnelle . Nous avons étudié les tendances et les caractéristiques des usages d’Internet, mais il serait nécessaire de continuer nos travaux, par exemple sur les usages des téléphones portables, des tablettes, des appareils photo et autres dispositifs numériques ou encore, sur le rapport que les préadolescents entretiennent avec les écrans dans l’espace public, pour comprendre la notion de culture numérique des jeunes en profondeur et d’une manière plus exhaustive.

Références

Banks, M. Visual Methods in Social Research. London : Sage, 2001, 224 p.

Descola, P. Invariants anthropologiques et diversité culturelle [conférence]. Université de tous les savoirs, le 2 juillet 2002. Disponible sur www.canal-u.tv (Consulté le 21 mai 2014).

Deuze, M. Participation, Remediation, Bricolage : Considering Principal Components of a

Digital Culture. In The Information Society, 2006, n° 22(2), p. 63-75.

Gauntlett, D. Creative Explorations. New approaches to identities and audiences. London : Routledge, 2007, 211 p.

Glevarec, H. La culture de la chambre. Préadolescence et culture contemporaine dans l’espace familial. Paris : Ministère de la Culture et de la Communication, 2010, 184 p.

Jenkins, H. Convergence Culture : Where Old and New Media Collide. New York : New York University Press, 2006, 368 p.

Jouët, J. et Pasquier, D. Les jeunes et la culture de l’écran. Enquête nationale auprès des 6-17 ans. In Réseaux, 1999, n° 92-93, p. 25-102.

Lardellier, P. Le pouce et la souris. Enquête sur la culture numérique des ados. Paris : Fayard, 2006, 230 p.

Le Guern, P. L’enquête par observation : méthodes et enjeux. In Olivesi, S. (dir.). La recherche en sciences sociales. Grenoble : PUG, 2008.

Mitchell, C. Doing Visual Research. London : Sage, 2011, 232 p.

Proulx, S. Savoirs et savoir-faire en micro-informatique : vers l’appropriation d’une nouvelle culture ? In Communication Information, 1987, vol.8, n° 3, p. 44-55.

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