Théories et méthodes : une première approche

jeudi 15 février 2007 par Georges-Louis Baron

Les technologies en éducation constituent un champ de pratique où des recherches ont été menées depuis fort longtemps. Mais ces recherches ne s’inscrivent pas dans ce que Thomas Kuhn appelait la « science normale ». Les paradigmes utilisés sont variables et nombreux. Si certaines recherches se conforment à un modèle canonique reconnu et permettent d’étudier des problèmes bien focalisés, formatés de manière canoniques, d’autres s’intéressent à des problèmes nouveaux, que les théories en vigueur ignorent…

Ce texte est fondé sur un travail préparatoire présent sur le blog de G-L Baron

A propos de théories et de méthodes

14/02/07


Travailler sur un champ de pratiques…

Il est assez bien connu que la recherche sur les technologies de l'information et de la communication a un caractère particulier dans la mesure où elle a souvent un caractère exploratoire et où elle n'a pas produit de corpus de théories spécifiques (du moins de théories consensuelles). Ce caractère n'a d'ailleurs rien d'exceptionnel et il en va de même dans tous les champs de recherche pluridisciplinaires, de surcroît quand ils s'intéressent à un champ de pratiques.

Une conséquence directe de cet état de fait est la fréquence des approches syncrétiques, empruntant des concepts à plusieurs domaines. La validité des concepts nouveaux est souvent limitée à une communauté ou une école. Là encore, rien de particulièrement étonnant. De toutes les manières, ce qui compte, c'est la reconnaissance de la production par une instance reconnue légitime, comité de lecture de revue, comité scientifique de colloque, comité d'évaluation, etc.

Dans les processus de production de connaissance, les théories jouent un rôle fondamental comme instruments de segmentation et de problématisation de la réalité commune, comme outils de construction de problèmes qu'on peut ensuite soumettre à une enquête. De manière non accessoire, elles servent aussi comme signes d'appartenance à une communauté.

Les théories, cependant, ne sont qu'une partie du problème, un moment de l'enquête. Toute recherche comporte un moment de confrontation avec des données, un corpus, des sources qui seront analysées selon différents types de méthodes.

Et les méthodes ?

Il existe d'excellents manuels présentant les méthodes de recherche en sciences sociales et je ne vais certainement pas m'appesantir sur le sujet. Je me contenterai, au risque d'enfoncer des portes ouvertes, de quelques idées centrales de mon point de vue.

D'abord, les méthodes doivent absolument être en harmonie avec la problématique et les théories convoquées : on ne peut ainsi pas analyser des genèses instrumentales (qui se déroulent dans une durée assez longue) par une seule prise d'information par questionnaire.

Vouloir étudier le rapport au savoir par une expérimentation portant sur deux groupes constitués de manière aléatoire soumis à un pré-test et un post-test est une entreprise bien risquée. Les approches ayant une dimension longitudinale, présentant un caractère anthropologique ou clinique sont certainement mieux adaptés. D'ailleurs, en éducation, étudier des processus est bien plus riche que de s'intéresser à des phénomènes statiques.

Ensuite, toute procédure statistique suppose un échantillon de taille assez grande : la loi des grands nombres est un peu comme la pesanteur : elle est dure mais c'est la loi.

Quand l'échantillon est petit, qu'on l'analyse en profondeur, d'autres approches sont préférables, qu'on classe dans la catégorie au reste un peu floue des méthodes qualitatives. Je renvoie ici à un travail récent mené dans le cadre d'un master recherche par Ingrid Montagne1.

Et les TICE dans tout cela ?

L'analyse de la production de recherche dans ce domaine montre, de manière logique, une grande diversité. Pour aller vite, on y repère, en France, des recherches d'inspiration didactique s'inspirant en particulier des théories anthropologiques du didactique et de la didactique du curriculum, des recherches portant plutôt sur l'analyse des représentations des apprenants et des enseignants, parfois fondées sur l'analyse de corpus de traces sur un forum, une liste de diffusion, etc, des approches d'inspiration clinique, sociologique, communicationnelle, cognitivistes, des interventions relevant de la recherche-action…

On trouve également, et c'est spécifique du domaine, des recherches s'intéressant aux processus de conception et de validation d'environnements et de ressources, qui franchissent le pas de la programmation de systèmes. Ces derniers peuvent être des logiciels outils de création et de structuration de ressources, de repérage de cheminements dans un graphe de situations, des plates formes d'apprentissage…

A l'étranger, la situation varie selon les pays. Le cas des Etats unis mérite une attention particulière. Depuis la loi de 2002 « no child left behind », le pouvoir politique fédéral a mis un accent très fort sur l'expérimentation de comparaisons entre groupes de sujets choisis de manière aléatoire. Mais, récemment, on a vu se développer un intérêt notable pour les méthodes de régression multiple souvent inspirées par des économistes : dans ce type d'approche, on analyse souvent des résultats à un test en opérant une régression linéaire sur un ensemble de variables, dont certaines représentent des caractéristiques spécifiques des sujets (posséder un ordinateur à la maison, avoir reçu une formation en informatique, etc). Les enquêtes PISA fonctionnent selon ce principe.

A noter aussi une dynamique de diffusion de certaines méthodes à peu près inconnues chez nous, qualifiées outre Atlantique de méthodes « quasi expérimentales ». Je pense en particulier à l'approche par discontinuité de régression.

Les différentes revues à comité de lecture, qu'elles soient spécialisées dans une discipline ou consacrées à un sous-domaine des TICE attestent de cette diversité. A mon avis, un des enjeux, désormais, moins que d'espérer créer une communauté unique, est de travailler sur l'articulation et l'interlocution entre les différentes entreprises, sur la confrontation entre tenants de champs de référence épistémologique différents.



Quelques références

BERTHELOT, Jean-Michel (1996). - Les vertus de l'incertitude. Le travail de l'analyse dans les sciences sociales. - Paris : PUF. - 271 p. - (Sociologie d'aujourd'hui). - ISBN : 2 13 047121 8.


DOWNES, Stephen (2004). - Understanding Pisa. - http://www.downes.ca/cgi-bin/page.cgi?post=17.


VAN DER MAREN J-M. (1996). - Méthodes de recherche pour l’éducation, Bruxelles, De

Boeck.


Revue STICEF : http://www.sticef.org.

Approche par discontinuité de régression (en anglais) : http://www.socialresearchmethods.net/kb/statrd.php.




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