Éducation, lien social et nouvelles technologies. Quelles incidences pour le programme colombien « Computadores Para Educar » ?

samedi 21 septembre 2013 par Karina Barrantes

Pour citer cet article :

Barrantes, Karina (2013). Éducation, lien social et nouvelles technologies. Quelles incidences pour le programme colombien « Computadores Para Educar » ? Adjectif.net Mis en ligne samedi 21 septembre 2013 [En ligne] http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article251

Résumé :

Nous proposons, dans cette contribution, d’analyser la notion de « lien social » abordée par Yves Cusset dans son livre Le lien Social, où le terme a été utilisé pour dénoncer la crise des relations sociales qui a été produite par l’individualisation et le capitalisme dans certains pays d’Europe et aux États-Unis. Nous prendrons certains éléments du texte cité pour essayer d’expliquer la fragilité des liens qui ont empêché le développement de politiques publiques en Colombie, en particulier dans le cas du programme « Computadores para Educar » [1] (CPE). Il convient également de prendre en considération que la réalité sociale et culturelle de la Colombie est différente de celle des pays Européens et Nord-Américains.

Mots clés :

Amérique latine, Conditions nécessaires pour l’intégration des TICE

Introduction

Le choix du sujet d’analyse coïncide avec un travail de recherche réalisé pour l’obtention du master en sciences de l’éducation (2007/2009) à l’Université Paris Descartes et avec mon expérience professionnelle, compte tenu de ma participation au programme CPE pendant deux ans en tant que formatrice d’enseignants d’écoles publiques pour l’utilisation de TIC. Par ailleurs, l’analyse du cas de la Colombie revêt un intérêt particulier, car le pays vit un conflit depuis 40 ans, où les différents acteurs n’ont pas pu établir une relation civique ni construire un projet en commun.

Ce texte est divisé en trois parties. La première est une synthèse du programme CPE en Colombie, la deuxième est une comparaison entre la notion du lien social en Europe et en Colombie. La troisième partie est une analyse entre la crise du lien social colombien et le programme CPE.

Le programme « Computadores Para Educar »

Afin d’améliorer la qualité de vie et l’éducation des régions les plus arriérées du pays, le gouvernement de la Colombie a créé un projet pour fournir en technologie les établissements et promouvoir l’innovation scolaire. L’idée est de recycler les moyens technologiques (ordinateurs,…) que les entreprises publiques et privées ont stockés et de les utiliser dans les écoles publiques. Mais le but du projet ne s’arrête pas à l’infrastructure. Il propose aussi la mise en fonctionnement d’un système de formation d’enseignants pendant une année de formation afin de garantir l’usage des ordinateurs dans l’enseignement.

Le programme génère de fortes controverses au sein des équipes de coordinateurs et dans les écoles bénéficiaires du programme, à cause des écarts entre les objectifs établis, les résultats sur le terrain et les mécanismes de cofinancement utilisés.

Le principal objectif du programme CPE est d’éviter l’accroissement de la fracture numérique, c’est-à-dire l’écart entre ceux qui ont accès à la technologie et ceux qui ne l’ont pas. Pourtant, lors de la mise en place du programme et à cause d’un manque de stratégies pour pallier les différences d’équipements dans les zones les plus arrières, on a pu constater que le manque de soutien et de formation des enseignants peut empêcher l’atteinte des objectifs de départ.

Par exemple, on sait déjà que les ordinateurs donnés aux écoles sont obsolètes. Ils sont donc susceptibles de tomber en panne rapidement. En plus, les conditions économiques et socioculturelles des populations concernées sont précaires et les habitants n’ont pas les ressources pour réaliser un véritable soutien de la salle d’informatique.

Nous avons constaté aussi, à partir des entretiens réalisés en 2007, que le partenariat établi entre le programme CPE, les ressources publiques destinées à l’éducation nationale, les budgets des administrations locales (communautés bénéficiaires) et les entreprises privées comme Microsoft et Intel, peut être problématique. Car, ces entreprises ne font pas de donations désintéressées. Par exemple, Microsoft donne temporairement les licences des logiciels mais, en contrepartie, l’entreprise demande que le gouvernement signe le programme « Alliance pour l’Éducation ». De plus, Microsoft exige du gouvernement qu’il achète les futures licences et qu’il accepte des politiques éducatives, par exemple, la décentralisation des ressources à partir d’une formation technique dispensée aux enseignants pour que les écoles deviennent autonomes dans la maintenance de la salle d’informatique.

Le projet CPE attend à moyen terme un soutien local, c’est-à-dire que les mairies et les institutions réparent eux-mêmes les ordinateurs s’ils tombent en panne. Dans la plupart des cas, la maintenance est difficile. Une première raison est le manque de moyens économiques ou le manque d’intérêt des acteurs impliqués. Une deuxième cause identifiable réside dans le fait que la majorité des enseignants ont un très bas niveau en informatique, ils reçoivent seulement des notions en bureautique. L’intégration des TIC dans le curriculum est difficile et l’assimilation de compétences pour la réparation du matériel requiert une formation plus approfondie.

Quelques problématiques du lien social en Europe et en Colombie

Depuis quarante ans, la Colombie vit une guerre interne entre les militaires et la guérilla. Dans les dernières décennies, les paramilitaires et le narcotrafic sont venus s’ajouter à la situation. Pendant tous les gouvernements, les présidents ont essayé de résoudre le problème par différentes voies : la négociation, le dialogue, l’isolation armée du territoire, la démobilisation et l’incursion militaire, mais l’État n’a pas réussi à résoudre le problème. Selon Pecault (2003), l’État a fragmenté la population en centres (centres urbains principaux) et périphéries (régions colonisées par les groupes armés). Il s’est occupé principalement du centre, donc les insurgés ont pris le contrôle des autres régions. La classe dirigeante a réparti le pouvoir selon ses intérêts personnels et les problèmes sociaux ont augmenté. Enfin, l’État a une image de corruption et d’inefficacité.

Dans ce contexte, nous n’avons pas une notion de la société comme l’a décrite Cusset pour les pays européens. Nous n’avons pas non plus un État providence qui satisfasse les nécessités basiques de la population. Par ailleurs, le conflit armé a délégitimé historiquement l’État. L’inefficacité de l’élite qui a gouverné le pays a éloigné les Colombiens d’un sentiment d’identité nationale et d’un projet commun.

Dans ces conditions difficiles, les individus ne peuvent pas être indépendants les uns des autres. Il faut une solidarité organique de la famille, des voisins ou des amis pour résoudre les problèmes quotidiens. Les espaces publics manquent d’une appropriation collective. La société est composée en petits groupes tels que la famille, les voisins ou les amis, qui ont de fortes identités. D’une part, ceci met en évidence : l’absence d’une identité colombienne partagée par toute la population. D’autre part, cela empêche la concrétisation de projets collectifs aux niveaux régional et national.

En revanche, dans les sociétés européennes, « l’État providence contribue de manière décisive à l’émancipation des individus » [1], mais suite à la révolution industrielle et démocratique, ce processus provoque aussi la fragilisation des liens interpersonnels. Dans les sociétés féodales, avant la révolution industrielle, les liens étaient clairement définis : la famille, l’église, les corporations et les villageois. Cette définition n’est plus valable dans la modernité, car l’individu se retrouve seul face à des individus inconnus, organisés par un système de réciprocité différent du système de ressemblance et d’appartenance de sang existant auparavant.

Le contexte contemporain donne à l’individu plus de liberté de choix mais, en même temps, il provoque le vertige face aux dangers créés par l’égoïsme, le manque de sincérité des relations et la solitude. En effet, avec une liberté individuelle plus élevée, nous aurons aussi plus de difficultés pour créer des relations sociales et amicales.

Nous n’avons pas en Colombie, la même crise du lien social, étant donné que nous n’avons pas eu un processus de modernisation similaire et malgré la mondialisation économique et technologique, nous préservons encore des liens sociaux similaires aux liens décrits par Cusset dans les sociétés féodales, basés sur l’aide de la communauté locale et de la famille. La sécurité et l’aide personnelle sont fortement renforcées par les liens privés. À la lumière de Cusset, « il y a de société la où il y a de l’action réciproque de plusieurs individus » [2], la Colombie ne possède pas de société homogène, mais une composition plurale de sociétés de taille locale.

Le risque pour la Colombie se trouve dans le fait que si l’État ne peut pas résoudre les problèmes basiques des communautés et que si les liens de solidarité restent locaux, la Colombie, et en particulier les communautés les plus pauvres, seront condamnées à la reproduction des inégalités sociales d’une génération à la suivante, compte tenu du fait que ces populations n’auront pas accès à un « capital social » qui leur permettra d’améliorer leur condition sociale. La notion de capital social est introduite par Bourdieu cité par Cusset, qui écrit que le capital social est « le réseau des relations sociales d’un individu et le volume des différentes sortes de capital détenues par les agents qu’il peut attendre et mobiliser pour son propre intérêt » [3]. Par exemple, une personne d’un niveau social élevé aura des relations plus influentes pour trouver un travail, une formation, etc…

La crise du lien social colombien et le programme CPE

Le conflit armé et les relations des individus des communautés bénéficiaires du programme CPE avec l’État influent sur le développement du programme, puisque ni les organismes publics ni les entreprises privées n’apportent aux communautés de solutions viables pour la maintenance de l’infrastructure technologique. Par ailleurs, les acteurs n’ont pas de confiance dans les intentions officielles ni dans les projets ayant des résultats à long terme. En effet, il y a des écoles où les ordinateurs ne sont pas utilisés ou alors ils sont utilisés seulement par l’enseignant d’informatique et les enseignants des autres matières continuent à utiliser la même méthodologie qu’avant d’initier le programme.

Le programme tel qu’il a été défini fait appel à la solidarité organique des communautés. Les entreprises et le gouvernement fournissent les écoles avec des infrastructures et du matériel informatique, mais c’est la communauté qui doit trouver les ressources pour la construction de la salle d’informatique et la maintenance des ordinateurs. Nous avons trouvé, lors des visites réalisées, des cas intéressants, où les enseignants ont fait appel à tous les membres de la communauté ou des communautés voisines pour mener leur projet institutionnel avec l’utilisation de TIC. Dans les communautés indigènes, nous avons identifié l’usage des « Mingas », c’est-à-dire des journées de bénévolat des membres de la communauté, une fois par mois pour la construction de la salle et nous avons trouvé aussi des cas où les administrations locales ne se sont pas mises d’accord pour la gestion des équipements et les ordinateurs n’ont pas été utilisés les deux premières années.

Bien que l’impact du programme ne réussisse pas à transformer l’éducation colombienne, ni à garantir de manière soutenable une diminution de l’écart numérique, les ateliers pédagogiques qui reçoivent les enseignants pendant leur année de formation peuvent servir comme endroit de rencontre, pour la création de liens sociaux entre les différents acteurs. En premier lieu, entre le formateur de l’université et les populations isolées qui l’accueillent et, en deuxième lieu, entre les enseignants des différentes écoles qui se réunissent pour recevoir de nouvelles compétences et partager leurs expériences.

Donc, dans ce contexte les liens entre les individus restent locaux et les projets de l’État en matière d’éducation ne permettent pas de garantir la consolidation de liens d’identité forts au niveau national. Les innovations éducatives retrouvées dans les écoles visitées reflètent principalement l’effort d’initiatives particulières, de groupes d’enseignantes bien organisés ou des communautés très motivées, sans pouvoir garantir un impact général et récurrent du programme.

Références

BARRANTES, Karina (2007). Formation d’enseignants en l’utilisation des TICS dans l’enseignement. Le cas de « Computadores para Educar » en Colombie. Mémoire pour l’obtention de Master 1 Sciences de l’éducation Université Paris Descartes.

BARRANTES, Karina (2009). PRISE EN COMPTE DE TICS DANS L’ENSEIGNEMENT : Le cas du Mexique et de la Colombie Mémoire pour l’obtention de Master 2 Recherche en Sciences de l’éducation Université Paris Descartes.

BARRANTES, Karina, BARON, Georges-Louis, (2011). Análisis de la aplicación de algunos proyectos nacionales con el uso de nuevas tecnologías. El caso de nueve instituciones de educación de base en México y Colombia. Revista Educar, Vol. 47, No. 2 (2 011). Barcelona. http://ddd.uab.cat/record/85254?ln=e

CUSSET, Pierre-Yves (2007) Le lien social. Armand Colin. Paris.

Document d’approbation du programme « Computadores para Educar » CONPES 3063 du 23 décembre 1999.

PECAULT, Daniel (2003). Réflexion sur la naissance des guérillas colombiennes. Cahiers des Amériques Latines. No. 44. Paris.

Informe Nacional de Desarrollo Humano Colombia (2003). Origenes : Guerra en La periferia. Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo.

[1] CUSSET, Pierre-Yves (2007) Le lien social. Armand Colin. Paris. page 86


[2] Ibid, page 29


[3] Ibid. page 48

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15 avril 2017
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