L’individualité des pratiques informationnelles des adolescents sur internet

lundi 22 juillet 2013 par Karine Aillerie

Pour citer cet article :

Aillerie, Karine (2013). L’individualité des pratiques informationnelles des adolescents sur internet. Adjectif.net Mis en ligne lundi 22 juillet 2013 [En ligne] http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article38

Résumé :

Cette contribution présente une synthèse de la thèse de K. Aillerie, soutenue le 8 décembre 2011 à l’Université Paris 13

Aillerie, K. (2011). Pratiques informationnelles informelles des adolescents (14 - 18 ans) sur le Web. Université Paris-Nord - Paris XIII sous la direction de R. Bautier. http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00653958.

Mots clés :

Enseignement secondaire, France, SIC (Sciences de l’information et de la communication)

Objet de recherche

Les pratiques numériques des adolescents constituent un objet de recherche abondamment investi par des disciplines et acteurs multiples. Leurs pratiques de communication, de socialisation et de jeu, inscrites dans le champ des pratiques culturelles et de loisirs, ont été en particulier beaucoup décrites.

L’objectif de la thèse ici présentée était plus spécifique, elle visait à éclairer les pratiques proprement informationnelles des adolescents (14-18 ans) sur internet. Cet axe de réflexion a lui-même été emprunté par plusieurs disciplines : sciences de l’information et de la communication, bien sûr, mais aussi sciences de l’éducation, psychologie ou sciences sociales. Notre point de vue ne visait pas la modélisation de comportements de recherche en situation. Il ne s’agissait pas non plus de rattacher les pratiques d’information juvéniles au seul cadre scolaire, largement étudié par ailleurs. Notre objectif de recherche visait, d’une part, à faire état des connaissances et discours portés sur ces pratiques informationnelles, d’autre part, à mieux connaître les représentations de jeunes sur les usages informationnels d’internet et de mieux comprendre les relations entre les recherches pour soi et les recherches pour l’école recherches qu’ils mènent sur le Web.

Problématique

Les usages informationnels des individus en général et des jeunes en particulier englobent des préoccupations hétérogènes, à la fois scolaires, individuelles, intimes, transactionnelles… Elles recouvrent des vecteurs d’information multiples (bouche-à-oreille, presse, supports audio visuels, blogs, sites internet, cours et manuels scolaires, livres…) via internet, principalement, mais aussi via les pairs, les enseignants, la famille, l’environnement médiatique, le centre de documentation et d’information (CDI) de l’établissement scolaire, ou le centre socio-culturel de quartier…

L’activité informationnelle se complexifie et se généralise, en particulier sur le Web. Cette massification des usages oblige à ancrer la notion même de pratique dans son sens premier de l’expérience concrète du faire. En deçà de la dichotomie expert / novice et des investigations collectives et globales, nous souhaitons poser la question des recherches individuelles et concrètes au principe de ces pratiques.

À ce titre, envisager les pratiques d’information des adolescents au-delà des contextes affichés (école/maison) c’est ainsi sortir des constats généraux et générationnels, suivant par exemple le raccourci « digital natives » et l’« autodidaxie générationnelle » qu’il convoque. Cette perspective pose la question du type de recherches d’information que les adolescents mènent sur internet et des objectifs de ces requêtes. Plus largement, nous avons souhaité replacer l’étude de ces pratiques informationnelles juvéniles dans le cadre du rapport au savoir individuel qui se joue dans l’accès à l’information via les « technologies intellectuelles » actuelles.

Méthodologie

Nous avons procédé à la lecture analytique d’enquêtes sur le sujet jeunes et internet parues au tournant des années 2008. L’objectif était d’y déceler les connaissances et représentations accumulées quant aux pratiques informationnelles des jeunes entre 14 et 18 ans sur le Web.

Ces données nous ont été utiles pour construire ensuite notre guide d’entretien : 59 entretiens semi-directifs ont été menés auprès de collégiens et lycéens, âgés entre 14 et 18 ans, disposant tous d’une connexion internet à domicile. Ces entretiens ont été retranscrits puis analysés.

Résultats principaux : des usages aux pratiques

La catégorisation des entretiens a permis de mettre au jour différents profils d’usagers du Web. L’axe premier qui nous permet de distinguer différents profils d’internautes s’appuie sur l’assiduité de ces jeunes : entre internautes occasionnels, internautes réguliers et internautes assidus. Au sein de chacun de ces grands groupes, nous avons pu délimiter des profils plus fins, centrés sur l’usage réel qu’ils peuvent avoir d’internet comme moyen d’information.

Que font ces jeunes avec l’internet ? L’internet leur permet-il de chercher de l’information, de s’informer et comment ? Pour quels objectifs et dans quel contexte ? Face à ces questions, les attitudes et représentations individuelles sont très diverses. Il est possible de discriminer trois grands profils de chercheurs d’informations : ceux pour lesquels l’internet ne constitue pas prioritairement un moyen d’information mais bien plutôt un outil de communication et de socialisation avec leurs pairs et pour lesquels les recherches personnelles sont ténues et totalement étanches avec les recherches scolaires, vécues comme une contrainte ; ceux qui font quelques recherches personnelles et qui de temps en temps trouvent un intérêt personnel à des recherches prescrites par l’école ; ceux, enfin, pour lesquels recherches scolaires et recherches personnelles sont très fréquentes et totalement entremêlées.

Ces pratiques individuelles sont à relier à des représentations de l’outil internet, du moteur de recherche ou de l’acte de rechercher de l’information en général. Pour ces adolescents l’utilisation de l’internet s’impose comme évidente et aisée car essentiellement liée au divertissement, ne nécessitant à leurs yeux pas d’apprentissage spécifique. Ils décrivent leur compétence personnelle de façon pragmatique : « Je suis compétent parce que je trouve », voilà, si nous devions le formuler très simplement, ce qui résumerait les réponses à cette question. Peu importe à ce stade ce que l’on cherche, la compétence se place bien ici majoritairement du côté de la trouvaille et plus rarement du côté de l’acte de recherche. C’est ainsi que dans leurs discours peuvent être confondus l’utilisabilité de l’outil, qui « trouve » à tous les coups (Google), avec l’habileté du chercheur d’informations.

Nous revenons en outre sur la qualification générale des pratiques internautes juvéniles ordinaires, comme essentiellement domestiques et informelles : cette définition par le contexte ne suffit pas pour cerner les pratiques d’information des adolescents sur internet. Les 59 entretiens semi-directifs que nous avons menés, nous permettent en effet de relativiser l’écart entre l’école et la maison en matière de pratiques d’information sur internet. En effet, s’ils déclarent d’emblée que leurs recherches personnelles n’ont rien à voir avec la recherche d’information d’origine scolaire, nous pouvons moduler cette constatation après lecture et analyse du matériau collecté.

D’un point de vue général en effet, certains éléments distinguent très nettement pratiques de recherche d’information scolaires et pratiques de recherche d’information personnelles, à savoir : le lieu de la recherche, les usages, y compris à vocation scolaire s’effectuant majoritairement à la maison (« Déjà les recherches personnelles c’est jamais au lycée »), certains thèmes abordés liés aux préoccupations et loisirs typiquement adolescents, l’attitude face aux ressources et un souci de validation des contenus du côté des recherches scolaires, l’état d’esprit, envie et plaisir, du côté des recherches personnelles, la trace des recherches menées (« copié/collé » du côté des recherches scolaires).

Cependant, bon nombre d’autres aspects se répartissent plus indifféremment entre l’école et la maison : le type de lecture et l’attention portée aux informations, le souvenir des recherches menées, la motivation, l’efficacité ressentie, le degré de précision attendu, la persévérance. Lorsque l’on approche la réalité individuelle des usages, les activités de recherche d’information sont pour certains strictement personnelles, ne se mêlant pas aux tâches prescrites de recherche d’information, se rapportant à du simple « renseignement » ponctuel (horaires des transports en commun, météo, résultats de foot…), ou ayant trait à des thèmes juvéniles (musique, mode…), à des questionnements intimes ou encore à l’orientation scolaire et professionnelle. Pour d’autres, elles sont effectivement personnelles et librement décidées, tout en intégrant cependant les prescriptions scolaires, en les dépassant parfois, et en les assimilant totalement pour certains. À ce stade, les recherches menées pour l’école sont décrites par ces jeunes comme des recherches personnelles.

Ce qui distingue ces différents profils les uns des autres, c’est l’engagement personnel dans les recherches, qu’elles soient au départ décidées par le jeune lui-même ou imposées plus ou moins explicitement par l’école. Ces différents profils mettent en évidence le chemin qui sépare la simple utilisation de la véritable pratique informationnelle, supposant l’activité délibérée et choisie de l’individu.

Conclusion : une étanchéité école/maison à relativiser

L’écart école/maison largement constaté par les travaux et études sur les pratiques numériques des jeunes est tout à fait valable, en particulier pour ce qui est des pratiques communautaires et de loisir. Cependant, la pratique informationnelle déplace, quant à elle, le constat d’écart au niveau de l’individualité des pratiques et de l’appropriation personnelle de l’internet. Nous établissons donc une focalisation tout à fait moindre sur le contexte au profit des capacités personnelles du chercheur d’information à tirer bénéfice des multiples outils d’accès à la connaissance qui sont à sa disposition, y compris chez lui et y compris pour satisfaire des exigences ici scolaires, professionnelles ailleurs. En effet, si tous les jeunes que nous avons interrogés ont recours aux mêmes outils de référence (Google, Wikipédia), chacun n’en attend pas ni n’en retire pas les mêmes bénéfices informationnels. Certains développent des compétences expertes, le plus souvent implicites, qui leur permettent de s’investir dans les recherches y compris prescrites, de construire leurs propres outils informationnels, d’autres en restent au stade de la contrainte scolaire et d’un recours tâtonnant aux outils de recherche.

Ce constat renvoie aux enjeux spécifiques des compétences d’accès, de traitement et de production d’information des jeunes d’âges scolaires car elle engage leur devenir académique, et au-delà, leur avenir professionnel et citoyen.

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