Adolescents et numérique : quelles sociabilités ?‏

mercredi 16 janvier 2013 par Gwénaëlle André

Pour citer cet article :

André, Gwénaëlle (2013). Adolescents et numérique : quelles sociabilités ?‏ Adjectif.net Mis en ligne mercredi 16 janvier 2013 [En ligne] http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article204

Résumé :

Cet article présente la synthèse du mémoire de master 2 rédigé par G. André sous la direction de J.-F. Marchandise et P. Plantard, soutenu le 4 octobre 2012 à l’université de Rennes 2.

Mots clés :

Adolescents, Parents d’élèves, TIC

Contexte et problématique

L’adolescence peut être considérée comme une période où se développe une nouvelle sociabilité. À côté de la sociabilité familiale émerge celle constituée avec les pairs, c’est-à-dire les individus qui appartiennent non seulement à la même classe d’âge, mais qui ont aussi des problématiques voisines. Les TIC sont fréquemment utilisées pour soutenir cette sociabilité émergente, que ce soit le recours aux téléphones portables ou encore les messageries instantanées, les réseaux sociaux.

L’adolescence se différencie de la jeunesse car elle représente plus une aspiration à l’autonomie qu’une liberté effective (Galland, 2008). En effet, les adolescents sont encore dépendants financièrement des parents, n’ont pas quitté le foyer familial et sont massivement scolarisés. C’est cette massification scolaire qui entraîne, selon Danah Boyd (Boyd 2008), une forte ségrégation.

Cette étude prend appui sur quelques collégiens et lycéens ploemeurois afin d’évoquer leurs sociabilités au travers de leurs pratiques numériques et leur pouvoir de dévoilement, théorisé par Pascal Plantard (Plantard, 2011).

Concernant les modalités d’appropriation des outils numériques, je me suis basée sur les travaux de Pierre Rabardel (Rabardel, 1995) car le concept de schème prend en compte les aspects techniques et symboliques.

Les adultes justifient souvent l’aisance des adolescents face au numérique par des phrases “ ils sont nés avec”. Cela signifierait un changement dans les modes de transmissions, d’appropriations. L’adulte ne transmet plus à l’adolescent. La relation d’apprentissage ne serait plus verticale, de l’adulte vers l’adolescent, mais tendrait à une certaine horizontalité, les adolescents entre eux. Il s’agirait d’un phénomène générationnel. On peut alors se poser la question si les pratiques numériques renforcent la stigmatisation dont sont victimes les adolescents. Il s’agit au travers des pratiques numériques, de comprendre les sociabilités adolescentes, sachant, comme l’a montré Pierre Rabardel, qu’instruments et humains sont en constante interaction et se façonnent l’un l’autre (Rabardel, 1995).

Cette analyse doit me permettre d’envisager quelle place et quel rôle laisse la société aux adolescents : sur quel terreau se construit leur relation à la société dans laquelle ils vont s’intégrer ?

Le mémoire est construit sur 3 hypothèses principales :

  • L’hétérogénéité des mondes adolescents.
  • Le numérique serait une échappatoire, lieu de rencontre entre pairs et de construction identitaire.
  • L’appropriation sociale des pratiques culturelles numériques bouleverse les relations que les adolescents entretiennent avec les institutions sociales, les adultes.

Méthodologie

Ce mémoire choisit d’adopter le point de vue des adolescents, de partir de ce qu’ils font et ce qu’ils expriment de leurs pratiques numériques pour comprendre pourquoi ils agissent ainsi. Cette démarche suppose dans un premier temps de se défaire de son regard d’adulte, des craintes ou des attentes que l’on reporte sur les adolescents. L’intérêt de cette recherche, au-delà d’une meilleure compréhension d’une population que certains disent stigmatisée ou ségréguée, est aussi d’essayer de dessiner les contours des évolutions sociales et numériques possibles, fantasmées ou envisagées. Cette recherche s’inscrit ainsi dans une perspective éducative en exposant comment et dans quels buts les adolescents s’approprient les Technologies.

La première étape de cette recherche est de faire un état des lieux non exhaustif de la littérature autour du thème “adolescent et numérique”. C’est cela qui a constitué mon cadre théorique.

Étant en poste en tant que responsable d’un espace multimédia à Ploemeur (56), j’ai ensuite pu m’entretenir avec des adolescents et les observer pratiquer aussi bien dans la structure qu’en ligne.

Les entretiens semi-directifs sont au nombre de 10, 5 garçons, 5 filles, 5 collégiens, 5 lycéens, 5 qui fréquentent des structures institutionnelles (espace multimédia, maison des jeunes...) et 5 qui, à ma connaissance, au moment de passer les entretiens, ne fréquentaient pas ces structures. À chaque fois, j’ai laissé le choix aux adolescents, du lieu, de la date et l’heure du rendez-vous et je les ai laissé libres de venir avec qui ils le souhaitaient.

L’observation s’est déroulée sur deux lieux : l’espace multimédia, fréquenté par une vingtaine d’adolescents, et sur une dizaine de profils des sites de réseaux sociaux, où j’étais, en tant qu’animatrice multimédia, “amie” avec eux.

La méthode qualitative utilisée permet en outre d’articuler la singularité des adolescents observés et de croiser les données recueillies avec des études plus quantitatives et généralistes.

Quelques résultats

Les adolescents et leur avenir

Le schéma familial des adolescents interviewés est devenu pluriel. Ils évoluent aussi bien dans des familles recomposées, monoparentales, que dans la “norme traditionnelle” (2 parents qui élèvent leurs enfants). Les relations parents/adolescents ne semblent plus marquées du sceau de l’opposition entre les générations. Mais si le foyer constitue majoritairement un espace de solidarité et de sécurité, les adolescents ne sont pas apaisés face à un avenir qui leur parait très flou au niveau de l’emploi. Ainsi, développent-ils des stratégies de “double filière”. Les réorientations semblent fréquentes notamment chez les adolescents les moins à l’aise avec l’institution et ce que certains qualifient d’inflation scolaire et laissent aux adolescents parfois un sentiment d’être dépossédés de leur avenir.

Les adolescents interrogés font tous partie de groupements, formels ou pas. Ils s’impliquent dans la vie de la cité selon des temps qui sont souvent très contraints par la famille ou l’école.

Espaces publics, espaces privés

L’arrivée du numérique et de la possibilité pour chacun de s’exprimer, amène les internautes à redessiner eux-mêmes les contours de ce qui ressort de leur vie privée et vie publique. À ces deux dimensions, s’ajoutent désormais une nouvelle, rendant poreuse les deux précédentes : un espace de visibilité, en négociation permanente entre privé et public. Les adolescents disposent très majoritairement d”un ordinateur au sein du foyer familial, voire de leur chambre pour les lycéens. Comme l’a souligné A. Casili (Casili 2011), la technologie ici ne constitue pas une occasion d’autonomie, elle en est le lieu même. Cette irruption de la sphère sociale au sein même du foyer n’annihile pas l’importance de conserver une vie privée pour les adolescents. À l’instar des sociologues, ils la conçoivent selon deux dimensions principales. La première est la dimension spatiale, le foyer familial et à fortiori la chambre sont des lieux privés.

Les espaces publics fréquentés par les ados, sont des lieux que l’on peut qualifier du quotidien, structures institutionnelles ou lieux de pratiques sportives, ou peut s’installer une routine. Ce sont des lieux ou ils se retrouvent, pour jouer être ensemble, discuter...

Sur internet, ils procèdent de la même façon. Le territoire numérique des adolescents est circonscrit la plupart du temps à 5 ou 6 sites, ou ils se retrouvent, pratiquent ensemble, discutent. Seule différence notable : sur internet, les adolescents ne sont pas en visibilité des adultes, soit parce qu’ils ne côtoient que très peu d’adultes dans la vie hors ligne et que donc, ils ne les retrouvent pas en ligne, soit les adolescents les mettent de coté de leur vie numérique, à l’aide de filtres, comme les listes d’amis.

Ces amis nous amènent à la deuxième dimension que les adolescents prennent en compte pour définir leur vie privée, la dimension sociale.

Ils ont très massivement délaissé les blogs au profit des réseaux sociaux. Cela leur permet d’avoir le sentiment de contrôler qui regarde leur profil. Les informations qu’ils diffusent le sont en direction de ce que les plates-formes numériques appellent “les amis” et qui constituent plutôt pour les adolescents une audience face à laquelle ils vont pouvoir construire leur image.

Ces “amis” qui les suivent ne sont pas des inconnus, mais plutôt des personnes qu’ils connaissent plus ou moi et dont ils savent qu’ils partagent à peu près la même tranche d’âge, mais aussi et surtout les mêmes préoccupations.

Les adolescents entre eux.

Comme D. Pasquier l’a souligné, l’adhésion à un groupe revêt à cet âge-là une importance majeure (Pasquier 2005). Le groupe permet à l’adolescent de se reconnaître et de s’identifier au sein d’une culture, de pratiques et de goûts communs. Selon le groupe auquel il appartient, l’adolescent va donc aller plutôt sur tel site, jouer à tel jeu, ou écouter telle musique. C’est à l’intérieur de ce périmètre que va s’établir la confiance, mais aussi les apprentissages numériques. Leur rapport aux outils numériques est principalement instrumental, peu se soucient des performances de leurs machines du moment que celle-ci leur permet de faire ce qu’ils veulent. La plupart du temps les adolescents ont le sentiment d’avoir appris seuls à se servir des technologies numériques même si les grands frères et grandes soeurs sont souvent présents dans cet apprentissage. En réalité l’apprentissage du numérique se fait entre pairs, selon les pratiques avérées au sein du groupe d’appartenance de l’adolescent. Si les contenus diffèrent selon que l’on soit une jeune fille (communication , streaming..) ou un jeune homme (jeu, compétition), les modes d’apprentissage sont assez similaires et diffèrent des modes de transmission traditionnels. En effet, les adolescents apprennent en regardant faire les autres, en les copiant et en s’appropriant ainsi les utilisations selon les réseaux de solidarité technique. L’apprentissage du numérique est donc basé non plus sur un mode d’emploi écrit ou oral, mais bien sûr un mode visuel du type : “je regarde ce que l’autre fait, je le reproduis selon mes besoins”.

Ces apprentissages sont donc circonscrits à leur cercle amical ou fratrie et sont axés autour d’un schème dominant : communiquer.

Les pratiques culturelles et sociales des adolescents

Les cultures numériques des adolescents sont plurielles s’articulant autour de pratiques communes ou plus personnelles. Elles sont marquées par l’omnivorisme culturel décrit par Peterson (Peterson, 2004) en recentrant l’individu au coeur des pratiques culturelles et estampillées de valeurs comme la participation l’échange ou encore l’expression.

Cette individualisation des pratiques est concomitante à une individualisation des moeurs, en tension avec le collectif des pairs.

Les adolescents et la société

Si les adolescents entretiennent des relations qu’ils qualifient eux-mêmes de bonnes avec leurs parents, ces derniers sont toutefois peu conviés à participer à leur vie numérique. Conscients de leur incapacité à contrôler ce que les adolescents font sur le numérique, ils sont contraints d’instaurer une relation basée sur la confiance avec leurs enfants.

Les adolescents cultivent d’ailleurs cet entre-soi en ligne, en isolant les parents quand ceux-ci sont connectés, sur des listes à part de leurs pairs. Cette technique est utilisée pour ne pas qu’ils aient le sentiment que les parents les contrôlent même sur internet.

Cette étanchéité des mondes adolescents et adultes sur le net se retrouve aussi au niveau des représentations sur le monde numérique. Si les adolescents sont très à l’aise pour communiquer ou jouer, ils le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de faire du traitement de texte, courrier, de la recherche d’informations....domaines précisément ou les adultes, du fait de leur pratique professionnelle, semblent plus à l’aise. Les adolescents, eux, n’ont pas intégré ces fonctions précises dans leur quotidien. Au vu de ce constat, il semble abusif, concernant les adolescents observés, de généraliser la possibilité de rétrosocialisation, ce mode de transmission de l’adolescent vers l’adulte.

Étudier les relations qu’entretiennent les adolescents et les adultes nécessite de bien définir ce qu’est un adulte. O. Galland (Galland, 2009) considère ce changement à partir de l’organisation de deux axes principaux : le calendrier de passage de la sphère scolaire à la sphère professionnelle d’une part, celui de la transition de la sphère familiale à la sphère matrimoniale d’autre part. Pour les adolescents, être adulte, au-delà de la limite d’âge de 18 ans, c’est avant tout être responsable et savoir prendre des décisions.

Ils en côtoient généralement très peu, hormis les parents et professeurs, et s’estiment en général pas reconnus, notamment dans leur volonté d’engagement.

Deux points semblent importants pour les adolescents dans leur relation à la société : la proximité et la confiance. Ces deux aspects régissent les relations qu’ils peuvent avoir avec les institutions culturelles, mais aussi avec la règle. Si une loi ne leur semble ni proche ni accessible, alors vont-ils la questionner non pas forcément pour la remettre en cause, mais bien pour la rendre plus proche.

Veulent-ils changer la société ?

Cette confiance, qu’ils recherchent, ils ne la trouvent pas dans la société dans laquelle ils évoluent et pourtant à qui ils n’ont pas ou peu le sentiment d’appartenance. Ainsi, bien que non satisfait de la société actuelle, ne se sentent ils pas les moyens de la changer.

Conclusion et perspectives 

Les adolescents s’entourent donc de leurs pairs pour se construire identitairement. La partie numérique de cet « entre-soi » n’est pas neutre et dispose de caractéristiques. Elle permet en outre de prolonger au sein même du foyer le sentiment d’être ensemble, d’appartenir à un groupe autre que sa famille et redessine la géographie des lieux publics et privés en redistribuant les espaces. Le sentiment de relative maîtrise de cette nouvelle cartographie permet aux adolescents de renforcer cet « entre-soi » en ayant recours fréquemment aux TIC. À ce niveau de la recherche, il m’est impossible de savoir d’où vient cette ségrégation : des institutions, adultes, ou des adolescents eux-mêmes. Il faudrait pour cela poursuivre cette recherche du côté institutionnel, et des adultes. Au travers des témoignages, les adolescents semblent avoir la volonté de participer à la vie de la cité, mais le repli exclusif à la plupart des adultes sur cet « entre-soi » mis en lumière par les TIC participe aussi à ce sentiment d’ostracisme.

Les TIC par leurs propriétés réticulaires permettent notamment le développement de cultures émergentes, éclectiques et dissonantes dont les adolescents, qui sont à l’aise avec ce support, s’emparent.

D’un point de vue pratique, ce mémoire souligne le repli générationnel et la rupture relationnelle entre adolescents et adultes, entre adolescents et institutions, entre instituants et institués. Les adolescents interviewés et observés n’ont que peu de relation avec un monde adulte qui leur semble à la fois lointain et hautain.

La perspective est ici d’intégrer les pratiques adolescentes à une littératie plus vaste. Cet apprentissage du numérique doit porter aussi bien sur les pratiques que les cultures, impliquant la capacité d’utiliser, de comprendre les logiques en cours, l’approche critique, mais aussi la mise en capacité d’agir sur son environnement. Cette intégration resituerait les habiletés adolescentes développées dans un contexte socio-économique et culturel en pleine mutation.

D’un point de vue pratique, ce mémoire souligne le repli générationnel et la rupture relationnelle entre adolescents et adultes, entre adolescents et institutions, entre instituants et institués. Les adolescents interviewés et observés n’ont que peu de relation avec un monde adulte qui leur semble à la fois lointain et hautain.

QUELQUES RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES 

Boyd Danah, Taken out of context, 2008 PhD Dissertation. University of California-Berkeley, School of Information

Cardon Dominique, La démocratie Internet, Promesses et Limites, Paris, Ed. Seuil, collection « la république des idées » 2010

Casili Antonio, Les liaisons numériques, vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Seuil, 2010

Pasquier Dominique, Cultures lycéennes, la tyrannie de la majorité, 2005, Editions Autrement

Peterson Richard, « Le passage à des goûts omnivores : notions, faits et perspectives », Sociologie et sociétés, vol. 36, n° 1, printemps 2004, p. 145-164

Plantard Pascal, Pour en finir avec la fracture numérique, Editions FYP, 2011

Rabardel Pierre, Les hommes et les technologies, 1995, Paris, Armand Colin

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25 juin 2017
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