Les universités africaines francophones face à l’innovation : discours des apprenants sur le web dans l’enseignement supérieur au Togo

jeudi 6 décembre 2012 par Kokou Awokou

Pour citer cet article :

Awokou, Kokou (2012). Les universités africaines francophones face à l’innovation : discours des apprenants sur le web dans l’enseignement supérieur au Togo. Adjectif.net Mis en ligne jeudi 6 décembre 2012 [En ligne] http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article198

Résumé :

Cette contribution s’intéresse au discours des étudiants de l’Université de Lomé relativement à l’offre en ligne dont ils sont destinataires.

Mots clés :

Enseignement supérieur, Université, innovation, TIC, Internet, Web, Enseignements et apprentissages, Togo

Kokou Awokou, maître-assistant à l’Institut national des sciences de l’éducation de l’Université de LOMÉ (Togo)

Introduction

Les systèmes d’enseignements en Afrique francophone, notamment les universités, ont été traversés par des crises marquées par des grèves et des revendications de type syndical. Ces crises ont connu des pointes au début des années 1990. Les revendications des acteurs (élèves, étudiants, enseignants) portaient sur la qualité de l’enseignement, l’insuffisance des structures d’accueil, le manque de documentation, la qualification et l’insuffisance du personnel enseignant et l’inadéquation emploi/formation qui faisait du système d’enseignement et des universités une fabrique de chômeurs.

Pour résoudre ces crises dans l’enseignement supérieur, les pays ont tenté de trouver des solutions individuelles dans un premier temps. Puis dans un second temps, ils ont entrepris, il y a quelques années, de conjuguer leurs efforts pour engager des réformes. Pour créer une synergie d’actions, il a été mis sur pied un réseau d’institutions universitaires engagées dans l’adoption d’un nouveau système d’enseignement et de recherche. C’est dans cette logique que s’inscrit l’adoption par seize universités de l’Afrique de l’Ouest du système Licence, Master et Doctorat appelé de façon générique « système LMD ».

L’adoption d’un tel système d’enseignement répond à plusieurs préoccupations notamment celles de se conformer aux nouvelles normes des systèmes universitaires d’enseignement occidentaux, d’harmoniser des pratiques d’enseignement et de recherche afin de faciliter les mobilités des acteurs, de rendre l’université plus adaptée au milieu social et de créer des pôles d’excellence en matière d’enseignement et de recherche.

Pour relever de tels défis, les gestionnaires des réformes misent sur l’apport des technologies de l’information et de la communication notamment le web et les réseaux de travail qu’ils permettent de créer. Balle (1999) identifie internet comme un instrument qui pourrait servir à accéder au savoir. Il dit que pour l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur, l’accès au savoir est facilité par les multimédias [1]. Lacroix (2003) va plus loin et affirme qu’internet est une réponse à la pénurie d’enseignants en Afrique. Pour lui l’apprentissage en ligne ou e-learning pourrait constituer une réponse à la carence d’enseignants [2].

La présente recherche porte sur le discours des acteurs, notamment les étudiants, sur le web utilisé dans le cadre de l’application de la réforme LMD.

I — Contexte

Les universités africaines sont pour la plupart très jeunes. Elles ont été créées au lendemain de l’accession des pays à la souveraineté, il y a à peine cinquante ans. Elles avaient reçu une mission bien précise à savoir former des cadres pour l’administration publique. Ces cadres étaient pour l’essentiel, des administrateurs civils, des enseignants de l’enseignement secondaire, des médecins, etc. Autour des années 1990, les universités mises en place connaîtront une crise liée à leur incapacité à satisfaire les besoins de formation d’une jeunesse en nombre sans cesse croissant qui se présentaient aux portes des universités en leur offrant des conditions de travail adéquates.

Dans ce sens la formation à distance est présentée comme une opportunité pour rendre l’enseignement supérieur accessible à un plus grand nombre d’acteurs mais aussi comme une facilité pour accéder aux sources du savoir que sont les bibliothèques en ligne. En 1989 le Groupe de Travail sur l’Enseignement Supérieur (GTES) a été créé : il a conclu l’expansion de l’enseignement à distance en Afrique et s’est fixé comme objectif d’améliorer la compréhension de la crise de l’enseignement supérieur en Afrique subsaharienne et d’identifier les réponses efficaces.

Pour cela, certaines universités de l’Afrique de l’ouest francophone ont essayé, à partir des années 1995, de trouver une solution en initiant des programmes de formation à distance avant d’accepter, faute de mieux, d’orienter leurs actions vers une recherche collective de solutions plus efficaces à travers des réformes institutionnelles plus profondes à partir des années 2005. On parlera dans ce cas de « basculement » vers de nouveaux systèmes comme le système Licence, Master et Doctorat appelé encore « système LMD ».

Certaines universités parmi elles [3] se sont regroupées dans un réseau appelé Réseau pour l’excellence dans l’enseignement supérieur en Afrique de l’ouest (REESAO). Les membres du réseau ont évoqué trois raisons principales pour justifier l’adoption du système LMD. La première est relative à la nécessaire adaptation de l’université au contexte et à l’adéquation du système universitaire aux besoins des pays. La deuxième a trait à la mutualisation des ressources et des compétences notamment la mobilité des enseignants et des étudiants. Enfin la troisième raison évoque le souci d’harmonisation et d’universalisation des systèmes universitaires amorcé déjà par les universités européennes notamment françaises.

Le REESAO a mis en place un secrétariat permanent dont le siège est au Togo et qui est chargé de piloter la mise en œuvre des réformes au sein du réseau.

Parallèlement chaque université a créé en son sein une commission dont le rôle est de mettre en œuvre localement les réformes LMD. Après une phase d’expérimentation spécifique à chaque contexte universitaire, il revient aux pays dont ressortent les universités appartenant au REESAO de faire voter des lois consacrant la transformation (on parle plus de basculement) de l’ancien système universitaire en vigueur en un système « nouveau » de gouvernance, d’enseignement et de recherche.

Au Togo, l’évolution s’est faite de façon plus accélérée que dans les autres pays partenaires du REESAO. Entre le début de la manœuvre et l’adoption du nouveau système universitaire, il s’est écoulé six années (2004-2010). Il faut dire que le contexte togolais a été marqué par un engouement des institutions d’enseignement supérieur privées pour le système LMD. Dans un tel contexte, les universités publiques n’avaient véritablement le choix. Mis à part les problèmes (besoins matériels et financiers, compétences nouvelles et en grand nombre, etc.) réels que soulève l’adoption du nouveau système d’enseignement.

Toutefois, on peut noter que le système LMD exige non seulement la mise en place de nouveaux mécanismes de gouvernance, de modèles d’enseignement et d’apprentissage plus cohérents et plus pratiques. En matière de recherche, le besoin d’une mutualisation des compétences par la création de pôles d’excellence s’est imposé.

Les universités réunies par le REESAO ont sacrifié à la mode en choisissant de fonctionner en réseau (networking). Un terme à la mode dans un contexte de « mondialisation » et d’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC).

Fait important à souligner : le système tel que pensé par les initiateurs s’appuie sur les TIC. L’utilisation de ces outils se fait par la création de sites, de bases de données virtuelles et d’utilisation d’ordinateurs. Ainsi l’UL se dotera de plusieurs outils.

Par ces différents aspects, l’adoption du système LMD tel que conçu pour les universités du REESAO dans le contexte de l’Afrique francophone s’appuie en grande partie sur les TIC. Ce qui nous amène à nous interroger sur les changements que cela induit dans les systèmes universitaires tels qu’ils ont existé jusqu’à récemment. Notre problématique est de savoir ce que disent les étudiants de certains outils, notamment du web.

II. Revue de la littérature et cadre théorique

Les travaux sur l’innovation, dans l’éducation et la formation, en particulier ceux de Françoise Cros, soulignent l’extrême complexité de la question. Cet auteur souligne l’ambiguïté de l’innovation pour l’institution scolaire, innovation qui : « est nécessaire car elle lui permet de se renouveler, mais elle est redoutée car déstabilisante. En effet, l’institution bouge, se transforme et se saisit des opportunités qui la nourrissent et qui lui permettent d’évoluer. Mais elle ne favorise que des actions compatibles avec ses propres valeurs. » (Cros, 2003).

Si l’innovation induite par les technologies numériques, a pour objectif d’apporter aux dispositifs éducatifs des transformations à effets positifs (Develay & Godinet, 2007), innover en éducation devrait être un mode de travail attendu et soutenu par tous les acteurs et non pas seulement une pratique anecdotique ou expérimentale.

Dans la présente étude nous analysons les discours tenus par les étudiants de l’Université de Lomé (UL). Notre choix s’explique par le fait que, trop souvent, l’on privilégie le discours « officiel » sur la question sans trop souvent donner une place aux témoignages des bénéficiaires.

III. Cadre de l’étude et méthodologie

Notre étude porte sur les étudiants de l’INSE (Institut national des sciences de l’éducation). Cet institut est l’une des quatorze institutions de formation de l’UL. Les étudiants de l’INSE pour l’année universitaire 2010-2011 sont au nombre de 348. Ils proviennent des départements de Lettres modernes, Langues, Histoire, Géographie, Philosophie, Sciences de la Vie et de la Terre, Mathématiques, Physiques, Chimie, etc.

Donc, du fait de provenir de différents départements des facultés, ces étudiants constituent en partie une population composite.

Compte tenu du caractère très réduit du public cible de notre sondage, nous avons choisi de faire un échantillonnage volontaire. Cette technique consiste à faire appel à des volontaires pour constituer l’échantillon. Le volontaire, selon Rosenthal R. (1969) est quelqu’un d’intéressé, sinon directement par les effets attendus du projet de recherche, du moins par une valorisation sociale. 201 personnes sur 265 ont accepté de répondre au questionnaire.

En éducation, l’approche quantitative et l’approche qualitative se complètent. Plusieurs chercheurs préconisent une recherche mixte. L’option d’une méthodologie mixte de recherche, encore appelée Mixed-Methods Research, permet d’utiliser à la fois des données qualitatives et quantitatives. Cette méthodologie permet d’associer des données qualitatives et quantitatives, de façon cohérente et harmonieuse, afin de rendre compte de la réalité par un enrichissement des résultats de la recherche. Johnson et Onwuegbuzie (2004) affirment que les méthodes mixtes engendrent souvent des résultats de recherche supérieurs aux méthodes uniques.

Toutefois, nous avons choisi d’utiliser dans la présente étude la méthode quantitative pour des questions d’opportunité. En effet l’étendue de notre public-cible et la nature de l’enquête, à savoir le sondage d’opinion, nous amènent à choisir la méthode quantitative qui se voudrait, dans le domaine des sciences de l’éducation, être objective. Elle doit être exempte de biais et généralisable dans tout contexte.

IV. Résultats et interprétation

Les résultats que nous présentons ici sont relatifs aux propos des étudiants sur les espaces qui sont créés pour faciliter leurs activités. Ces espaces se déclinent sous les formes du site de l’université, les unités d’enseignement en informatique et la base de données des documents appartenant à la bibliothèque universitaire.

Les étudiants interrogés sont 62 % à affirmer que le site de l’UL donne partiellement des informations dont ils ont besoin et 81 % disent qu’il donne partiellement des informations sur leur formation. Il faut dire que le site d’une institution informe généralement sur les activités de l’institution et peut aussi servir d’instrument d’échange entre celle-ci et le public. Dans le cas de l’UL, le site joue le premier rôle. Mais le second rôle, qui est celui de communication, n’est pas assuré ou est mal assuré. Le site n’a pas d’espace dédié aux préinscriptions en ligne des étudiants ou dédié à la mise en ligne des enseignements par les enseignants. A travers ces deux espaces, le discours des étudiants serait autre. Ce qui est conforté par les propos des étudiants quand ils affirment que les échanges avec l’université par le mail sont inefficaces. 94 % des étudiants interrogés le disent. Ce qui laisse supposer que le site de l’UL sert ceux qui sont à la recherche des informations pour s’inscrire mais ne sert pas ceux qui y sont inscrits. Les étudiants inscrits affirment recourir au bouche à oreille pour avoir les informations sur les activités. Ils sont 58 % contre seulement 3 % qui utilisent le site institutionnel.

Les étudiants interrogés sont 57 % à dire que les enseignements/apprentissages reçus dans le domaine informatique servent essentiellement à améliorer leurs activités en matière de recherche documentaire sur internet et accessoirement pour la prise de notes en amphis. Des études antérieures ont permis d’établir une frénésie des étudiants de l’UL pour l’utilisation d’internet à des fins ludiques (Djagnikpo, 2010). Les étudiants qui sont dans des parcours informatiques ou qui ont besoins de faire de la recherche documentaire pour leurs travaux, utilisent plus souvent cet outil (Awokou, 2010). Mis à part ce réinvestissement de leurs apprentissages en informatique, les étudiants ne sont pas de grands utilisateurs des outils informatiques ou internet dans leurs apprentissages. Notre constat rejoint celui de Bigot R. (2006) qui remarque que les usages du web chez les étudiants ne sont pas homogènes. Ces usages varient d’une faculté à une autre et d’un niveau à un autre. Ainsi certaines études amènent les étudiants à faire du web un outil de travail plus que d’autres.

Ce réinvestissement très restrictif des apprentissages dans le domaine de la navigation sur internet amène 42 % des étudiants interrogés à ne pas envisager de changement de parcours ou de formation pour s’orienter vers des apprentissages en informatique.

Conclusion

Cette étude s’inscrit dans une approche pessimiste de l’analyse des usages des TIC dans l’enseignement. Toutefois, elle vient confirmer les résultats d’autres études effectuées dans le contexte togolais en matière d’utilisations des TIC et d’internet dans l’enseignement supérieur. Elle mérite d’être étendue à l’ensemble des institutions opérant dans l’enseignement supérieur en Afrique. Ce qui permettrait de conforter les études réalisées et d’ouvrir d’autres orientations à la recherche sur les TIC et internet en Afrique.

Références bibliographiques

Awokou K., (2010) Les utilisations d’Internet et des TIC chez les étudiants. Étude de cas des étudiants de l’Unité Universitaire Technologique de l’Université Catholique de l’Afrique Occidentale de Lomé au Togo. Frantice.net, Numéro 2 — janvier 2011, p. 5-16. Récupéré le 06 janvier 2011 du site de la revue : http://www.frantice.netdocument.php  ? id = 218. ISSN 2110-5324

Cros F. (2003) Qu’est-ce que l’innovation ? , in Recherches et innovations en formation, Paris : L’Harmattan, pp. 29 à 46

Cuban, L. (2001). Oversold and underused. Computers in classroom.Harvard University Press.

Dahmani A. (2007). Les TIC : une chance pour l’Afrique ? in Société numérique et développement en Afrique : usages et politiques publiques, Paris : 2004, Karthala-GEMDEV

Delavay, M. Godinet, H., (2007). Eléments pour une problématique du changement in Le campus numérique-FORSE, analyse et témoignage, PURH

Dimitracopoulou A., Politis, P., Komis,V., Smyrnaiou., S. (2004).4 The use of video, real objects and educational software in teaching physics. In M.Grigoriadou, S.,Vosniadou , A., Raptis, C.Kynigos (Eds) Proceedings of 4th Hellenic Congress with International Participation, ICTs in Education, Athens, September, 2004 New technologies editions. Vol B pp 45-54

Djagnikpo O. E., (2010) Les TICs en éducation : les usages de internet chez les étudiants de l’université, de Lomé : cas des étudiants du département de sociologie de la FLESH, mémoire de Maîtrise en Sciences de l’éducation, Université de Lomé.

Johnson R.B. and Onwuegbuzie A. J. (2004) Mixed Methods Research : A Research Paradigm Whose Time Has Come in Educational Researcher, Vol. 33, No. 7, pp. 14–26.

Karsenti, T. (1999). Comment le recours aux TIC en pédagogie universitaire peut favoriser la motivation des étudiants : le cas d’un cours médiatisé sur le web. Cahiers de la recherche en éducation, 6(3), 455-484.

Karsenti et F. Larose (dir.), Les TIC... au coeur des pédagogies universitaires (p.31-68). Québec : Presses de l’Université du Québec.

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[1Balle F., 1999, Médias et sociétés, Paris, 10ème éditions, Montchrestien

[2Lacroix E., 2003, Les NTIC dans l’enseignement supérieur en Afrique francophone, thèse de doctorat, Université de Ouagadougou.

[3Université d’Abomey-Calavi, Université de Parakou(Bénin), Université de Ouagadougou, Université de Bobo Dioulasso (Burkina Faso), Université de Cocody, Université de Bouaké (Côte-d’Ivoire), Université Bamako (Mali), Université de Niamey (Niger), université de Lomé, Université de Kara (Togo)…..


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