Formation de base des adultes et Technologies de l’Information et de la Communication (TIC)

l’exemple du projet européen Eur-Alpha
lundi 17 septembre 2012 par Aurélie Beauné

1. Intention rédactionnelle

Un congrès européen pour l’alphabétisation des adultes s’est tenu le 4 septembre à Bonn en Allemagne : il s’agissait, plus précisément, d’un événement public organisé pour rendre visibles les résultats du projet Eur-Alpha, soutenu financièrement depuis 2009 par la Commission Européenne et ce, quatre jours avant la journée mondiale pour l’alphabétisation qui se tient depuis 1965 tous les 8 septembre.

Lors du congrès, Martina Ni-Cheallaigh, représentante de la Commission Européenne, a rappelé que près de 20 % des jeunes européens rencontrent des difficultés en lecture-écriture et que les chiffres élevés de l’échec scolaire perdurent dans le temps ; d’autant que peu des jeunes sortis de l’école sans qualification accèdent aux dispositifs de formation continue. Ulrike Hanneman de l’UNESCO a également montré que l’objectif d’augmenter de moitié la part d’alphabètes au moyen du plan Éducation Pour Tous en 2015 ne serait pas atteint. On sait aussi qu’une quantité d’actions ont été engagées mais qu’il reste un problème important de qualité (Depover, 2012) : comment les apprenants parviennent-ils à pérenniser les acquis de formation souvent brèves ?

Cet article vise, dans un premier temps, la présentation synthétique du projet Eur-Alpha et des résultats qui ont été exposés lors du congrès ; puis, dans un second temps, à problématiser l’ensemble des questions soulevées par les usages des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) pour la formation des adultes en situation d’illettrisme ou d’analphabétisme à l’échelle européenne.

2. Eur-Alpha : un projet exemplaire

2.1. Historique et ligne d’action du projet

Le projet Eur-Alpha a été coordonné par Nadia Baragiola qui, après plus d’une trentaine d’années d’engagement pour l’alphabétisation des adultes en Belgique et en Europe, a communiqué son expérience, rappelant que l’éthique de ce projet se fondait, entre autres, sur les écrits de J.-J. Rousseau : « faites-en vos égaux afin qu’ils le deviennent » [1]. Les principes directeurs d’Eur-Alpha étaient de constituer un « réseau européen d’échanges entre praticiens de l’alphabétisation, apprenants, formateurs, chercheurs, pouvoirs publics, etc. » [2]. L’appel à contribution lancé en 2009 par Eur-Alpha visait la sélection d’actions de formation d’adultes en difficulté face aux savoirs de base prônant l’émancipation des apprenants et mettant en œuvre des pédagogies renvoyant au modèle socio-constructiviste.

Le réseau, au bout des trois années du plan de financement, compte seize partenaires [3] représentant douze pays, majoritairement membres de l’Union Européenne [4]. Le site du projet, dans une rubrique dédiée, donne accès aux pratiques repérées par le réseau qui renvoient à l’éthique ainsi qu’aux principes exposés plus haut : on peut donc télécharger gratuitement plusieurs synthèses concernant les formateurs sur cette page et les apprenants sur celle-ci. Il ressort des trois ans de travaux, du Congrès comme des publications deux résultats importants qui seront décrits dans les sections suivantes.

2.2. Le manifeste des apprenants

Cette publication est le fruit d’une action de formation conjointe des membres du réseau Eur-Alpha et, plus précisément, le fruit du travail des apprenants accueillis dans les différents organismes. Il s’agit d’un document témoignant de la croissance du « pouvoir d’agir » d’adultes qui, malgré des parcours de vie difficiles, ont pu s’approprier la lutte contre l’illettrisme et l’analphabétisme ainsi qu’un espace discursif légitimé pour synthétiser leurs besoins et désirs de formation.

Ce manifeste, rédigé par des apprenants ne parlant pas les mêmes langues, comporte sept déclarations, développées en plusieurs points d’argumentation. Les apprenants marquent ainsi leur volonté de :

  1. « faire entendre [leurs] voix en Europe ;
  2. obtenir plus de financements pour l’éducation des adultes, spécialement dans les compétences en lecture, écriture, calcul et informatique ;
  3. participer directement à la gestion des projets et des centres d’éducation pour adultes ;
  4. des formateurs spécialement formés pour l’éducation des adultes ;
  5. décider [eux-mêmes] de ce qu’[ils] apprennent, comment [ils] l’apprennent et pourquoi […] ;
  6. impliquer les politiciens dans [leur] manifeste et [se] mettre d’accord avec eux sur des engagements précis ;
  7. passer le message au monde entier et être en contact avec plus d’apprenants de différents pays. » [5]

Il convient de souligner, au sujet de ce manifeste, que cette réalisation apparaît singulière à beaucoup d’égards : du fait, premièrement, de la « sortie de l’ombre » qu’elle représente pour les apprenants qui l’ont exposée au Congrès et, plus largement, pour tous ceux qui vivent des situations similaires à celles qu’ils ont connues ; mais aussi du fait de cette place qui leur a été laissée par les autres acteurs de ces formations, à savoir les formateurs, les membres du réseau et les responsables du projet Eur-Alpha.

2.3. La charte des formateurs

La charte des formateurs constitue le second des plus importants résultats du projet Eur-Alpha : elle a été rédigée par les membres du comité scientifique – formation de formateurs du réseau ainsi qu’au moyen de l’aide de quelques contributeurs extérieurs.

Elle vise d’une manière globale, l’amélioration des pratiques qui, suivant l’expertise de N. Bagiola, se positionnent le plus souvent à deux extrêmes : le premier, très traditionnel et exigeant, qui reproduit les expériences traumatisantes vécues par les apprenants sur les bancs de l’école ; le second, trop enthousiaste et peu innovant puisqu’il se réduit à une volonté presque aveugle de valorisation des apprenants. D’après N. Bagiola, les formateurs devraient chercher des postures intermédiaires qui, valorisant l’innovation au service des apprenants, demeurent exigeantes même si elles visent, au fond, la promotion de l’être en développement.

La charte se fonde par conséquent sur les principes suivants : « l’émancipation, l’analyse réflexive, la participation citoyenne, la responsabilisation, l’esprit critique, la créativité » [6]. Le document intégral récapitule la démarche de conception, les savoir-faire d’un formateur en alphabétisation, les moments clés des formations et les principes phares énoncés précédemment. Tous ces travaux sont le fruit de coopération entre des acteurs qui ne parlaient pas les mêmes langues : ils constituent, en ce sens, des documents de promotion du plurilinguisme à l’échelle européenne.

3. Quels usages des TIC ?

Quelle place existe-t-il pour les usages des TIC au sein du projet Eur-Alpha ? Les liens ne s’identifient pas, dans cette présentation, de manière immédiate. Pourtant, nous pouvons très rapidement citer l’illustration qui a été choisie pour le principe de réflexivité mentionné dans la charte des formateurs : Jim Mullan de l’Université de Belfast en Irlande a en effet présenté le projet DIVER (Digital Interactive Vidéo Exploration and Reflection) développé par l’Université de Stanford en Californie qu’il a intégré dans la formation des formateurs d’adultes participants à ses cours. Ce projet se fonde sur l’analyse de séquences de cours filmées et montées par les étudiants qui, par la suite et ayant identifié le potentiel formatif de ces pratiques, les reproduisent avec leurs apprenants.

On peut ensuite relever un ensemble d’actions, qui renvoie à autant de productions, reposant sur les outils des TIC et remplissant des fonctions de communication ou d’information : en Guyane française, un film a été réalisé pour faire émerger la richesse du patrimoine linguistique du département [7] ; en Ecosse, le forum des apprenants [8] qu’ils gèrent et animent eux-mêmes constitue à la fois un espace d’échange et de contacts pour ceux souhaitant entrer en formation et redoutant peut-être de faire un pas physique vers l’entrée en formation ; en Allemagne, un site [9] a été développé pour le développement des compétences en littératie ; les apprenants de Belgique ont en projet de développer leur propre site et l’AEFTI en France achèvera pour 2013 un logiciel de formation pour apprendre à utiliser les bornes interactives des services publics. On rappellera aussi que les apprenants ont insisté dans leur manifeste sur leur souhait de connaître et d’être capables d’utiliser l’informatique au quotidien.

Il convient toutefois de souligner que ces productions s’inscrivent au sein d’un ensemble bien plus vaste de pratiques dans lequel les TIC constituent des outils pertinents, mais sans pour autant s’assimiler aux seuls moyens des formateurs pour favoriser l’émancipation sociale et individuelle des apprenants. Il nous semble intéressant de relever sur ce point que, pour le secteur de pratiques auquel renvoie la formation de base des adultes, les TIC semblent considérées davantage comme un moyen supplémentaire que comme un outil rival de ceux traditionnels pour les actions de formation. Elles soulèvent toutefois des problématiques financières lourdes, potentiellement source de discrimination dans l’obtention des marchés pour les organismes de formation. Les questions de savoirs relatifs à leurs usages demeurent entières puisqu’autant les apprenants que les formateurs sont peu formés dans leurs parcours initiaux et continus à l’informatique en tant qu’objet d’étude (Béziat, 2012). Il convient aussi de rappeler que le projet Eur-Alpha présentait une sélection particulière d’organismes et d’actions de formation : la réalité des terrains était-elle représentée dans cet échantillon ?

4. Problématiques mineures ?

Face aux problèmes de financement rencontrés par les acteurs de la formation de base des adultes [10], à ceux de mesure de l’illettrisme, d’accès à la formation et de pérennisation des acquis pour les populations concernées, les questions liées à la connaissance et aux usages des TIC (et ce, bien qu’elles figurent dans les référentiels et cahiers des charges des dispositifs de formation) s’inscrivent premièrement comme des problématiques mineures dans le panorama de celles qui, par ailleurs, sont très vives. L’expression « alphabétisation numérique » qui monte en puissance peut être justement questionnée de ce point de vue : « en quoi le substantif « numérique » implique une autre forme d’alphabétisation alors même que l’utilisation d’Internet requiert déjà de bonnes compétences langagières ? » (Boullé, 2009 : 63-64).

Des travaux finalisés [11] ou en cours de réalisation [12] tendent cependant vers le dégagement et la circonscription du potentiel des TIC pour les formateurs et les apprenants des formations de base. Ces travaux tentent de nuancer l’énonciation des priorités apparentes pour l’analyse des pratiques des formateurs d’adultes. Il s’agit d’accorder une place significative aux instruments de médiation qui influent et tiennent des rôles au sein de chacune des activités productives (Engeström, 1987). Ces travaux invitent donc à repenser la hiérarchisation rigide et implacable des tensions à l’oeuvre dans le secteur de pratiques auquel correspond la formation des adultes faiblement qualifiés.

5. Eléments de références

Béziat, J. 2012. « Informatique, outil ou objet ? Permanence d’une question. Le cas de l’école primaire en France ». Projet Adjectif : http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article177

Boullé-Loffreda, M. L’utilisation des moteurs de recherche dans le processus de recherche d’information au collège : pratiques et stratégies des élèves. Mémoire de master 2 soutenu en 2009 à l’Université Paris V. Consulté le 14/09/12 de : http://gl.baron.free.fr/cours/IMG/pdf/BoulleM2R_revu.pdf

Depover, C., 2012. Aides Publiques au Développement. Communication orale, séminaire du laboratoire EDA, Université Paris V, le 29 mai 2012.

Macedo, E. 2012. « And now… ? How can we go ahead to develop literacy policies ?Is the “beauty on her eyes” ? ». Communication orale de conclusion du congrès européen pour l’alphabétisation des adultes, Bonn, le 4 septembre 2012.

Engeström, Y. Learning by expanding, an activity-theoretical approach to developmental research. Helsinki, 1987.

[1Extrait de l’Emile, 1762

[3Voir en ligne la liste des membres à part entière et des membres associés

[4Aux dix pays membres de l’Union européenne s’ajoutent la Suisse et la Turquie ainsi que l’Institut de l’Unesco pour l’apprentissage tout au long de la vie.

[5Extrait du manifeste des apprenants.

[6Extrait de la charte des formateurs.

[7« Mille et une langues en Guyane »

[9Voir en ligne : http://www.ich-will-lernen.de/

[10Le projet Eur-Alpha, par exemple, financé durant trois années, devrait, selon la ligne du programme de financement débloquée être auto-porteur à l’issue de ces trois années.

[11Voir en ligne : Beauné, A. « Courriels et formation linguistique de base : quels apports ? »EIAH 2011, Mons, 25-27 mai 2011 ; ainsi que : Beauné, A. Quelles utilisations des TICE pour l’apprentissage du français langue étrangère au niveau A1.1 ? Analyse d’usages de formateurs et d’apprenants. Mémoire de Master 2, dirigé par M. Véniard et soutenu en juin 2011 à l’Université Paris Descartes.

[12A venir : Beauné A. Contribution à l’analyse des pratiques instrumentées des formateurs d’adultes : le cas du DILF. Thèse de doctorat menée depuis 2011 sous la direction de G.-L. Baron et M. Bento, Université Paris V.


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