Retour sur l’histoire du Minitel : un modèle de réseau centralisé ?

jeudi 28 juin 2012 par Aurélie Beauné, Georges-Louis Baron

On a récemment lu, dans la presse française, la fermeture de l’accès aux services du Minitel pour le 30 juin 2012. Cette fermeture avait déjà été annoncée en 2008 mais rien ne s’était concrétisé. D’un point de vue technique, Minitel est le nom du terminal par lequel l’usager accédait aux services du réseau Télétel. Mais ce nom a rencontré un tel succès auprès des consommateurs que des usages du nom de l’outil pour le réseau se sont banalisés. On présentera dans cette bibliographie sélective commentée une série de textes de recherches qui, sans prétendre à l’exhaustivité, permet de réfléchir à ce qu’était le Minitel en tant qu’outil de communication, d’apprentissage et en tant qu’artefact socialement promu par le gouvernement français.

Toute première version du Minitel, installé au tout début des années 1980 dans un appartement malouin. Photo personnelle G-L Baron

Généalogie technique

De nombreux articles ont été publiés sur la généalogie technique du Minitel. Cet objet est apparu auprès du public à la fin des années 1970 à la suite de choix techniques plus anciens (dès la fin des années 1950) soutenus par une volonté politique forte pendant une vingtaine d’années. On mentionnera ici, parmi bien d’autres, deux textes qui permettent de remonter la généalogie des innovations qui précèdent celles plus proprement liées au Minitel. Le premier met en lumière les événements qui ont concouru à positionner la France à la pointe de l’innovation en termes de systèmes de télécommunication temporels, par opposition à ceux spatiaux, développés par les Américains des Bell Labs.

Libois, Louis-Joseph « De Platon à la numérisation du réseau français de télécommunications : le choix stratégique de la commutation électronique temporelle », Entreprises et histoire, 2010/4 n°61, p.36-61. Article disponible en ligne à l’adresse : www.cairn.info/revue-entreprises-et-histoire-2010-4-page-36.htm.

Le second recentre l’analyse du contexte d’émergence des technologies utilisées pour le Minitel sur le développement de celles de transmission d’informations en réseau par « paquets », notamment avec l’ouverture officielle en 1978 du réseau Transpac.

Profit, Alain et Picard, Philippe, « Du projet Hermès à Transpac », Entreprises et histoire, 2002/1 n° 29, p. 41-46. Article disponible en ligne à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-entreprises-et-histoire-2002-1-page-41.htm

Le texte suivant, paru en 2002, alors que le Minitel faisait figure de vieille technologie, présente un panorama assez large des usages qui en ont été faits dans la société.

Gonzalez Antonio et Jouve Emmanuelle, « Minitel : histoire du réseau télématique français », Flux, 2002/1 n° 47, p. 84-89. Article disponible en ligne à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-flux-2002-1-page-84.htm

Il est fait grand cas de la nostalgie qu’ont les utilisateurs vis-à-vis du Minitel : alors qu’il propulsait la France à la pointe de l’avancée technologique, le temps mis pour fermer l’accès aux services du Minitel traduit une forme d’attachement au succès passé et à certains modes de consommation de l’information. Les clés de son succès ont été déterminées au moins par trois facteurs : l’équipement gratuit des ménages en terminaux ; le coût réglé non pas sur la distance mais sur le temps de consultation (système « kiosque ») ; la multiplication du « bouquet » de services accessibles par ce biais dès la création du système de numérotation en 3615 datant de 1984.

Le Minitel permettait d’accéder à des messageries électroniques, consulter ses comptes bancaires, réserver et acheter des billets de train, jouer, téléphoner… Le tout sur un réseau contrôlé par le ministère chargé des télécommunications ? Pourtant, le service qui a eu le plus de succès, dans les premières années, était le Minitel Rose qui, en 1990, représentait la moitié des appels.

Situer les usages du Minitel en éducation

Le texte suivant a été rédigé à l’aube du plan « Informatique Pour Tous », alors que le Minitel connaissait une propagation rapide et des usages croissants.

Perriault Jacques, « Applications éducatives des machines à communiquer de l’I.N.R.P. », Enfance, 1985/38 n°1, pp. 43-48. Article disponible en ligne à l’adresse : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1985_num_38_1_2859

L’auteur met en exergue, dès son introduction, les relations caduques entre l’industrie française et les écoles, les lieux de formation. Il pointe ensuite l’une des fonctions de la recherche sur les usages des technologies en éducation : « on se livre à l’analyse de l’écart possible entre la fonction postulée et la fonction effective ».

J. Anis, pour sa part, s’est intéressé à peu près au même moment aux usages du Minitel, en termes de pédagogie comme d’interactions langagières.

Anis Jacques, « Ordinateur, pédagogie, communication ». Langue française, 1986, n°70. pp. 98-111. Article disponible en ligne à l’adresse : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1986_num_70_1_6374

Ce texte a été rédigé en 1986, durant cette époque où le Minitel connaissait une ascension forte mais alors même qu’une ébullition générale s’observait en termes d’innovations technologiques pour l’enseignement. Il recense les différents outils pouvant être utilisés à des fins pédagogiques et insiste (déjà) sur l’importance de ce que l’école et ses acteurs se saisissent de ces instruments afin que les utilisateurs puissent construire des représentations claires de ces outils et de leur potentiel pour l’apprentissage et la coopération.

Le texte suivant a été rédigé en 1988 par V. Marbeau, inspecteur général de l’Education. Il propose un état des lieux des pratiques pédagogiques mobilisant différentes technologies pour l’enseignement de la géographie au secondaire en France. Le minitel y est cité comme un outil possédant « d’immenses avantages : sa très grande diffusion, sa connexion très facile avec un ordinateur très puissant, son faible coût d’utilisation […] ».

Marbeau Victor, « Utilisation de la télématique, de l’informatique, du vidéodisque et de la télédétection dans l’enseignement de la géographie, au niveau des collèges et lycées », Revue de géographie de Lyon, 1988/63 n°2-3, pp. 15-19. Article disponible en ligne à l’adresse : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_0035-113X_1988_num_63_2_3363

On constate que, bien que ce texte date de plus de vingt ans, les problématiques liées à la formation des enseignants, à la dotation des établissements en matériel suffisant et de qualité sont les mêmes actuellement.

Plus récemment, des contributions provenant de chercheurs participants à des communautés d’investigation distinctes des sciences de l’éducation, permettent de rassembler les concepts que la prolifération des technologies a engendrés. Ainsi en est-il du texte rédigé par F. Mangenot qui, rendant hommage au travail de J. Anis, permet d’obtenir une vision synthétique du travail de ce chercheur et des concepts qu’ils ont permis de formaliser pour les sciences du langage.

Mangenot François, « Du Minitel aux SMS, la communication électronique et ses usages pédagogiques », Linx, 2009/60. Article disponible en ligne à l’adresse : http://linx.revues.org/702

Un regard extérieur

Nous avons, jusque-là, fait référence à des textes publiés en français et il est intéressant de constater qu’une analyse très originale du modèle du Minitel a été publiée en anglais. Cette dernière étude pose une problématique riche, appuyée sur une contextualisation fine de ce modèle : ainsi, alors que le Minitel consacrait la puissance d’innovation de l’industrie française alliée à la promotion par le gouvernement de l’outil en question, la perte de vitesse de ce système depuis le début des années 1990 et la longueur de son agonie ont fait dire à l’étranger que le Minitel était un « technologically backward system ». [1].

Mailland Julien, « Minitel and the French Internet : Path Dependence ? », TPRC 2009. Article disponible en ligne à l’adresse : http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id = 1987225

L’auteur montre que le Minitel n’a pas du tout défavorisé l’implantation d’Internet et la connectivité des Français, bien au contraire : la France dépassait ses voisins européens en termes d’accès à Internet avant de se voir progressivement dépassée. J. Mailland incrimine les discours politiques liés à la diffusion d’Internet en France : rappelant que le réseau Télétel était facilement contrôlable par les autorités françaises, il démontre que les démarches politiques actuelles concernant le contrôle des publications restent très importantes en France et qu’elles s’étendent au moyen de l’établissement de labels qui permettraient de valider les documents. J. Mailland montre aussi que les Français ont été sensibles à ces discours dénonçant la dangerosité d’un internet non contrôlé, d’où d’après lui, l’attachement de certains consommateurs au Minitel, un réseau entièrement « sécurisé ».

Du Minitel au Web sémantique : quelles évolutions à venir ?

Le modèle de communication en réseau que proposaient les services du Minitel a évidemment des points communs avec Internet : la connexion à un réseau pour accéder à différents biens et services en ligne qui sont proposés par des entreprises, des institutions, des associations ou des particuliers, de manière payante ou gratuite.

Une série de différences peuvent cependant être notées. Les plus visibles tiennent au fait que les connexions étaient lentes et l’interface sommaire ; pour des raisons techniques impérieuses, le multimédia n’était pas du tout géré, pas plus que la manipulation directe que permettent les interfaces modernes, qui n’étaient pas encore commercialisées.

De plus, le Minitel était un simple terminal, sans capacités de sauvegarde de données en interne pour un usage ultérieur. De ce point de vue, on est finalement peut-être assez proche d’une notion tout aussi moderne que nébuleuse dans les médias : celle de nuage (de cloud pour parler anglais) où, contrairement à ce qui se passe sur nos ordinateurs actuels dotés de puissances de calcul et de stockage tout à fait considérables, tout se passe sur des serveurs distants.

Enfin, par rapport aux temps du Minitel, la normalisation des échanges a progressé. Néanmoins, un regard de géographe permettra de souligner finalement qu’Internet est sans doute un réseau mondial mais pas un « réseau sans frontières ».

Bernard, É. (2005). Internet et ses frontières en Afrique de l’Ouest. Annales de géographie, 645 (5), 550. doi : 10.3917/ag.645.0550. Article disponible en ligne à l’adresse : http://www.persee.fr/web/revues/hom...

[1un système rétrograde…


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