Perception des éducateurs sur les langues et l’intégration des TIC dans les écoles de l’Afrique de l’Ouest

Par Bi Séhi Antoine Mian, PhD.
lundi 20 février 2012 par Bi Sehi Antoine Mian

Bi Séhi Antoine Mian, PhD.
Enseignant-Chercheur au Département des sciences de l’éducation,
Ecole normale supérieure d’Abidjan

Contexte

Le présent article cherche à mieux comprendre la perception des éducateurs des pays de l’Afrique de l’Ouest de la relation entre les langues premières (langues maternelles) des apprenants et l’intégration des TIC dans les écoles des pays de l’Afrique de l’ouest. Les données qualitatives proviennent de 36 institutions d’enseignement : écoles du primaire et du secondaire et universités de quatre pays que sont : la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali et le Sénégal. L’analyse des données fait ressortir que les langues maternelles n’ont aucun effet sur l’intégration des TIC. Par contre le manque de ressources éducatives en langue Française pourrait être un handicap pour l’intégration des TIC dans les écoles des pays Francophones.

La littérature scientifique semble de plus en plus unanime sur certaines conditions pour une bonne intégration des technologies en éducation dans les pays d’Afrique au sud du Sahara. Parmi celles-ci, l’on peut noter : l’adoption d’une politique nationale TIC (Djédjé, 2007, Mian bi, 2010), la mise en place d’infrastructures et des équipements informatiques dans des écoles (Ngamo, 2007), la formation des enseignants (Mian bi, 2010). Par contre, très peu de ces études font cas de la langue. Pourtant, « l ’ histoire coloniale et idéologique des pays Africains les a conduits à entreprendre d ’ inculquer les compétences scripturales dans les langues coloniales, donc des médiums autres que les leurs  » (Silue, 2010 ; p.122).

Ainsi, alors que les systèmes éducatifs des pays de l’Afrique de l’ouest utilisent des langues étrangères comme langue de scolarisation, il est de plus en plus question de l’intégration des TIC pour leur amélioration. Il apparaît opportun de nous questionner sur la relation entre les langues maternelles (locales) et l’intégration des TIC dans les écoles de ces pays. Notre objectif est de comprendre la perception des éducateurs de la relation entre les langues premières (langues maternelles) des apprenants et l’intégration des TIC dans les écoles des pays de l’Afrique de l’ouest.

Méthodologie

Les données qualitatives de cette étude proviennent de l’observatoire TIC du PanAf (http://www.observatoiretic.org/). Précisément de la catégorie Langue, sous catégorie relation entre l’intégration des TIC à l’école et les langues locales, qui comporte deux indicateurs. L’indicateur pris en compte dans cet article est la perception des éducateurs de la relation entre les langues premières (langues maternelles) des apprenants et l’intégration des TIC dans l’éducation. Pour la collecte de données qualitatives, l’échantillon est composé de 36 écoles réparties dans quatre pays (Figure1) : la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali et le Sénégal. Ces écoles sont issues aussi bien de l’enseignement primaire, de l’enseignement secondaire technique et général que de l’enseignement supérieur. La collecte des données ayant essentiellement porté sur la perception des éducateurs n’a pas pu s’effectuer dans trois des 36 écoles. La méthode d’analyse des données adoptée est celle de l’analyse de contenu (Van der Maren, 1995).

Figure Figure Répartition des écoles selon le pays

Résultats

L’analyse des données montre que les éducateurs de 29 (4 écoles anglophones et 25 écoles francophones) des 33 écoles, soit presque 9/10, ne perçoivent pas de relation entre la langue maternelle de l’apprenant et l’intégration des TIC en éducation comme le confirment des éducateurs de l’institut de formation des maîtres de Bougouni au Mali « [nous ne voyons] pas de relation entre les langues maternelles des apprenants et l ’ intégration des TIC à l ’ école ». La raison essentielle évoquée par les éducateurs de la quasi-totalité des écoles est que la langue dans laquelle les enseignements sont dispensés est soit l’anglais pour le Ghana soit le français pour la Côte d’Ivoire, le Mali et le Sénégal. De plus, « tous les logiciels et autres applications sont en Anglais, en Français…  » (éducateurs du cours Secondaire Méthodiste de Cocody, Côte d’Ivoire).

Pour la grande majorité des éducateurs de ces écoles, c’est en revanche la non-maîtrise du français ou de l’anglais, par les apprenants qui pourrait être un frein à l’intégration des TIC en éducation. En effet, comme le soutiennent les propos des éducateurs de l’IFM de Bougouni au Mali « le medium d’enseignement est le français, les ordinateurs sont configurés en fançais ou en anglais si on ne maîtrise aucune de ces langues on est handicapé  ».

Ces éducateurs estiment aussi que la non-maîtrise de ces deux langues pourrait empêcher les apprenants de bénéficier des ressources issues d’internet comme l’attestent des éducateurs du Lycée Commercial El Hadj Abdoulaye Niass du Sénégal « les meilleurs documents scientifiques et littéraires sont écrits en anglais et en français, une bonne intégration des TIC dans l ’ éducation est [ … ] conditionnée par la maîtrise de ces langues  ».

Quant aux éducateurs des pays francophones de l’Afrique de l’ouest, l’analyse des données semble mettre en évidence que le manque de contenus éducatifs en langue française pourrait être un frein à l’intégration des TIC en éducation dans ces différents pays. En effet, les éducateurs de 26 % des écoles de ces pays soutiennent « avoir eux-mêmes des difficultés avec les ressources en anglais sur internet  » (éducateurs du collège Sacré-Cœur, Sénégal). Et les éducateurs du Lycée Cheik Anta Diop du Mali d’ajouter que « la majorité des documents sont en anglais sur le net. [Par exemple] en sciences physiques on utilise un logiciel qui est en anglais, c’est un handicap ».

En conclusion…

Le présent article avait pour objectif de mieux comprendre la perception des éducateurs de la relation entre les langues maternelles des apprenants et l’intégration des TIC dans les écoles de l’Afrique de l’Ouest. L’analyse des données semble montrer que d’une façon générale, les éducateurs ne perçoivent aucune relation entre l’intégration des TIC à l’école et les langues maternelles des apprenants. Par contre, ils estiment que si les langues officielles et langues d’enseignement ne sont pas bien maîtrisées, cela pourrait être un frein à l’intégration des TIC à l’école. Par ailleurs, des éducateurs francophones ont pour leur part estimé que le manque de contenus éducatifs en langue française pourrait être un frein à l’intégration des TIC dans les écoles en Afrique de l’ouest francophone.

Pour une intégration réussie des TIC en éducation en Afrique de l’Ouest, le présent article suggère de façon générale une bonne maîtrise des langues d’enseignement que sont le français et/ou l’anglais par les apprenants. De façon particulière, elle suggère une formation des éducateurs des pays francophones de l’Afrique de l’Ouest à la production et/ou à la recherche de contenus pédagogiques francophones sur Internet. Et pour une bonne compréhension de la relation entre langues locales et intégration des TIC en éducation en Afrique de l’Ouest, il serait souhaitable de réaliser une étude d’envergure auprès des apprenants de ces écoles.

Références

Djédjé, V. (2007, Décembre). Implantation des technologies de l ’ information et de la Communication par des directrices et des enseignants de deux écoles secondaires en Côte d ’ Ivoire. Journées scientifiques RESATICE, Université Mohamed V-Souissi,Rabat, Maroc.

Mian Bi, S.A. (2010). Usages et compétence TIC en formation initiale à l’ENS d ’ Abidjan (Côte d ’ Ivoire) : cas des formateurs et des futurs enseignants.Thèse de doctorat non publiée, Université de Montréal, Canada.

Ngamo, S. T. (2007). Stratégies organisationnelles d ’ intégration des TIC dans l ’ enseignement secondaire au Cameroun : étude des écoles pionnières.Thèse de doctorat non publiée, Université de Montréal, Canada.

Silue, J. (2010). L ’ alphabétisation en langues nationales et le développement, African Education Development Issues 2, 2010, Educi, Abidjan, pp:111-132.

Van der Maren, J. M. (1995). Méthodes de recherche pour l ’ éducation. Montréal, Canada : Presses de l’Université de Montréal.


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