Approches industrielle et artisanale en formation à distance

Par Christian Depover
jeudi 2 février 2012

Le texte suivant est la synthèse écrite par Christian Depover de la présentation qu’il a faite à un séminaire du laboratoire EDA (Université Paris Descartes) le 26 janvier 2012.

L’idée qu’on se fait le plus souvent de la formation à distance repose sur une conception qualifiée d’industrielle où il s’agit de profiter des économies d’échelle pour réduire les coûts de formation et atteindre, de cette manière, un public plus large et plus diversifié.

À cette approche, nous proposons une alternative qualifiée d’artisanale où il s’agit de rencontrer un public plus ciblé et de profiter des possibilités accrues d’interaction offertes par l’Internet pour mettre le tutorat au cœur du dispositif.

1. Approche industrielle versus artisanale en formation à distance

L’approche classique de la formation à distance, basée sur la division du travail et la réduction des coûts, est souvent qualifiée d’industrielle par référence au mode de production utilisé dans l’industrie. Ce modèle vise avant tout une diffusion de cours standardisés vers une population nombreuse afin de bénéficier des économies d’échelle. Cette approche conduit généralement à un contrôle très strict des frais liés au suivi et au tutorat de manière à limiter l’importance des frais variables qui sont directement liés au nombre d’apprenants (Depover & al., 2011).

L’approche industrielle se distingue également de l’approche artisanale par le fait qu’elle fait généralement intervenir un nombre important de professionnels spécialisés chacun dans un aspect particulier de la mise en œuvre d’un dispositif de FAD. Une approche artisanale au contraire mobilise un nombre limité d’acteurs pour prendre en charge les différentes fonctions associées à la FAD.

Pendant longtemps, l’approche industrielle a servi de référence unique à la plupart des dispositifs de FAD alors que ce n’est que récemment, avec le développement des technologies de l’Internet qu’une approche alternative, tirant parti des nouvelles possibilités d’échange à distance, s’est progressivement structurée. Ce tournant a été non seulement marqué par une évolution en ce qui concerne les technologies, mais aussi par des changements affectant les modèles pédagogiques et institutionnels qui servent de référence à la FAD.

Pour caractériser cette approche alternative qui valorise davantage le suivi individuel et la prise en compte des besoins spécifiques des apprenants, nous parlerons d’approche artisanale.

La formation UTICEF/ACREDITÉ [1] constitue un bel exemple d’approche artisanale au sens où nous la définissons ici.

D’autres exemples intéressants d’approche artisanale peuvent également être identifiés parmi les programmes soutenus par l’AUF [2] dans les pays francophones du Sud (une cinquantaine de programmes) et, en particulier, parmi les programmes mis en place à l’initiative d’universités du Sud. C’est le cas notamment de la licence professionnelle en Maintenance et gestion des infrastructures qui a été créée en 2008 par l’Institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement. Le dispositif conçu autour d’une plateforme Web propose l’essentiel de la formation sous la forme de cours à distance complétés par trois périodes présentielles portant, pour l’essentiel, sur la réalisation de travaux pratiques et la passation d’épreuves d’évaluation certificative.

Selon un modèle très proche, l’École nationale supérieure polytechnique de Yaoundé organise, en partenariat avec des entreprises privées, un Master en télécommunication. Ce Master est organisé essentiellement à distance via une plateforme Web avec des regroupements présentiels et des stages en entreprise.

Ces deux formations s’inscrivent dans une stratégie globale de l’AUF de promotion de la formation à distance dans les pays francophones du Sud privilégiant les initiatives qualifiées de Sud-Sud c’est-à-dire prises en charge par des universités du Sud (essentiellement africaines) et destinées en priorité à un public issu du Sud. Une autre particularité des deux formations que nous venons d’évoquer est d’avoir acquis une réputation telle qu’elles recrutent bien au-delà des frontières nationales sur tout le continent africain et parfois même sur d’autres continents.

2. Structuration des dispositifs de formation à distance selon les modèles industriel et artisanal

Le modèle institutionnel qui sert de référence à l’approche industrielle repose sur la création d’institutions spécialisées dans la formation à distance. Certaines de ces institutions sont anciennes comme l’Open university britannique fondée en 1969 alors que d’autres sont plus récentes .

À l’opposé, les projets qui se mettent en place selon une approche artisanale s’appuient généralement sur une institution existante qui décide de développer certains services à distance pour mieux répondre aux besoins de son public habituel ou pour conquérir de nouveaux publics. On parle généralement dans ce cas de structure bi-modale.

Cette organisation bi-modale présente pas mal d’avantages lorsqu’il s’agit de concevoir un dispositif de FAD selon une approche artisanale, car, en s’appuyant sur les ressources humaines, mais aussi sur les ressources éducatives déjà présentes au sein de l’institution, elle permet de proposer, rapidement et à moindre de coût, une offre étoffée de cours à distance.

Avec le modèle artisanal, c’est davantage les approches interactives qui se sont diffusées. L’apprentissage à distance s’est progressivement inscrit dans une forme de dialogue privilégiant l’échange et le partage entre tuteur et apprenant. Il ne s’agit plus de traiter les grands groupes, mais plutôt de s’appuyer sur une relation pédagogique inspirée par les approches constructiviste et socio-constructiviste qui mettent en avant la part active prise par l’apprenant dans l’élaboration de ses connaissances.

Ce que nous venons de dire à propos de l’approche artisanale pourrait laisser croire qu’on va assister rapidement à une transition de l’approche industrielle rigide vers l’approche interactive beaucoup plus souple. Dans les faits, il n’en est rien. Ainsi, même si le développement des nouveaux outils de communication basés sur l’internet remonte à plus de dix ans, la très grande majorité des personnes qui apprennent à distance dans le monde continuent à le faire sur la base de dispositifs classiques.

Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, les systèmes reposant sur une approche industrielle sont en place depuis des dizaines d’années et comptent des dizaines de milliers d’étudiants. Il est donc difficile de faire table rase de ces acquis d’autant plus que la plupart de ces dispositifs continuent à rendre d’énormes services dans la diffusion de la scolarisation dans de nombreuses régions du monde en particulier en Asie où on retrouve l’essentiel des projets à grande échelle.

Dans les pays les moins avancés, en particulier dans de nombreux pays africains, les initiatives sont généralement récentes en matière de formation à distance et l’approche artisanale s’impose assez naturellement en raison notamment des moyens limités qui ne permettent pas d’envisager une approche industrielle. C’est ainsi qu’on voit naître des initiatives fort intéressantes, basées sur de petites structures qui exploitent les possibilités de l’Internet et s’appuient sur une organisation bimodale en tirant parti des ressources disponibles dans les institutions déjà implantées sur place.

Une autre raison qui nous porte à croire que l’approche industrielle a encore de belles années devant elle est liée à sa structure de coûts. Ainsi, dans une approche industrielle, on considère que les coûts fixes liés à l’infrastructure à mettre en place et au matériel pédagogique à produire sont importants alors que les coûts variables sont généralement limités. Or le contrôle des coûts variables permet une diminution très substantielle du coût unitaire au fur et à mesure que le nombre d’étudiants grandit . Pour obtenir cet effet d’échelle, il est important de réduire au maximum les coûts variables ce qui peut être obtenu à travers des taux d’encadrement nettement plus faibles que dans l’enseignement traditionnel (de l’ordre de 50 à 100 étudiants par encadreur).

La structure de coûts dans l’approche artisanale est généralement fort différente. Des coûts fixes plus réduits, car on tire généralement parti de l’association avec une institution existante pour partager certains frais d’infrastructures ainsi que les frais liés à la production du matériel pédagogique, mais des coûts variables nettement plus élevés liés aux besoins de tutorat qui vont de pair avec une approche plus interactive de l’apprentissage.

Un des aspects les plus positifs de l’approche artisanale réside dans l’effet qu’elle peut avoir sur la fidélisation. Ainsi, alors que des taux de l’ordre de 40 % d’étudiants qui terminent la formation sont considérés comme acceptables dans le modèle industriel, il n’est pas rare de trouver des taux supérieurs à 70 % pour le modèle artisanal.

En ce qui concerne la formation UTICEF/ACREDITE, les résultats observés semblent confirmer cette tendance puisque le taux de diplomation se situe en moyenne, de 1999 à 2009, autour de 75 %. Sans vouloir généraliser les résultats rapportés ci-dessus et tout en reconnaissant que la persévérance relève très certainement d’un déterminisme plurifactoriel (Kember, 2007), il nous paraît néanmoins raisonnable de considérer que la diffusion de l’approche artisanale s’appuyant sur des stratégies d’apprentissage plus interactives contribue très probablement, pour une large part, à l’amélioration constatée au niveau du taux de diplomation.

Le lecteur trouvera une présentation détaillée des principales idées avancées dans ce texte dans les deux ouvrages repris ci-après.

Depover, C., De Lièvre, B., Jaillet, A., Peraya, D. & Quintin, J. (2011). Le tutorat en formation à distance. Bruxelles, De Boeck-université.

Depover, C. & Orivel, F. (2012). La formation à distance dans les pays en développement à l’ère du elearning. Paris, Unesco-IIPE, à paraître.

[1Le Master UTICEF est une organisation conjointe des universités de Strasbourg, de Mons et de Genève qui bénéficie du soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie. Depuis la rentrée 2010-2011, cette formation a été reprise par un nouveau consortium constitué par les universités de Cergy-Pontoise, de Mons et de Genève sous l’acronyme ACREDITÉ (Analyse, Conception et Recherche dans le Domaine de l’Ingénierie des Technologies en Éducation).

[2Agence universitaire de la Francophonie


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